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Gaston Barreau, l'homme qui passa trois décennies à la tête des Bleus

Dernière mise à jour : 24 mars 2023

Vendredi face aux Pays-Bas, Didier Deschamps dirigera l’équipe de France pour la 140ème fois de sa carrière en près de onze ans. Un record… pour la période d’après-guerre ! Car entre 1919 et 1955, un homme s’est assis sans discontinuité, ou presque, sur le banc français : Gaston Barreau, sélectionneur des Bleus pendant près de quarante ans.

Gaston Barreau (au centre). Crédits : F.F.F.

Un joueur sélectionneur En ce lundi 3 mars 1919, les principaux dirigeants du jeune football français se sont réunis à Paris et s’apprêtent à marquer l’histoire. Après des années de conflits, le football français va enfin se réunir sous une seule et même bannière, celle de la toute nouvelle Fédération Française de Football Association. Reconnue par la FIFA, la F.F.F.A. est désormais la seule fédération à pouvoir constituer une Equipe de France pour l’opposer à des sélections étrangères. Six jours plus tard, la Fédération naissante acte sa prise de pouvoir en organisant le premier match de l’Equipe de France après une mise en sommeil de cinq ans pour cause de Première Guerre Mondiale. Après un match nul face aux voisins belges (2-2), la sélection tricolore va reprendre son rythme de croisière dès l’année 1920 en disputant six matchs entre janvier et août. Pour sélectionner les meilleurs joueurs, le Bureau de la Fédération fait appel à un comité de sélection à la tête duquel il nomme une figure bien connue du football français de ces années-là, Gaston Barreau. Au lendemain de la guerre, ce dernier fait office de pilier sur lequel s’appuyer pour la reconstruction du football hexagonal. International à douze reprises entre 1911 et 1914, Barreau est un homme dévoué au ballon rond. Évoluant au poste de demi-centre avant la guerre, ce solide gaillard comptait prendre sa retraite de joueur en 1919 mais a accepté de rechausser les crampons pour aider son club du F.E.C. Levallois. A 36 ans, l’ancien international cumule donc les casquettes de joueur en club et sélectionneur de l’équipe nationale. Une charge trop lourde pour un seul homme ? Pas vraiment. Epaulé dans sa tâche de sélectionner les joueurs par les autres membres du comité de sélection, Barreau n’a aucun rôle « technique » auprès des sélectionnés. Comme il le confiera plus tard, son rôle se borne alors « à accompagner le onze et à porter la boîte à pharmacie ». Pas de Montevideo pour Gaston Barreau En 1930, alors qu’il promène sa trousse à pharmacie sur le banc des Bleus depuis dix ans, Gaston Barreau est devenu une personnalité incontournable du football français. Au cours de la décennie écoulée, il a connu des sommets (la victoire contre l’Angleterre en 1921) mais a aussi traversé des tempêtes (notamment après la défaite 1-13 face à la Hongrie en 1927) sans jamais réellement vaciller. Après ces dix années de bons et loyaux services, il fait de plus en plus figure d’indéboulonnable et a logiquement sa place de prévu pour accompagner l’équipe de France à Montevideo pour disputer le premier Mondial de l’histoire. Cette équipe, Barreau l’a soigneusement constitué en compagnie de ses collègues du comité de sélection : Jean Rigal, Maurice Delanghe, Henri Jevain et Raoul Caudron. Malheureusement, il n’aura pas le plaisir de la « diriger ». Secrétaire Général au Conservatoire de Musique lorsqu’il ne sillonne pas les stades du pays, Barreau est retenu au tout dernier moment par sa direction qui refuse de le voir partir pour deux mois à l’autre bout du monde. Le 20 juin 1930, c’est donc sans lui que le Conte Verde embarque la délégation française sommairement composée des seize joueurs sélectionnés, de Raoul Caudron, et du masseur Panosetti... Sur le devant de la scène « Une triste journée pour le football français » titre L’Auto en ce 13 janvier 1936. Cinq ans et demi après la première Coupe du Monde, l’Equipe de France n’est toujours pas parvenue à se faire une place dans le gratin du football mondial. Pire, elle vient d’être écrasée 6 buts à 1 par la Hollande au Parc des Princes ! Pourtant, la Fédération Française a tenté des choses pour améliorer le niveau du football hexagonal en adoptant le professionnalisme en 1932 ou en nommant l’anglais George Kimpton « entraîneur de l’équipe de France » en 1934. Cette nomination du réputé technicien britannique démontre bien les limites du rôle de Barreau jusqu’ici : celui-ci est cantonné à la sélection et à l’accompagnement de la délégation française. Mais en ce soir de débâcle hollandaise, un parfum de révolution flotte sur le football français.A deux ans d’une Coupe du Monde qui sera organisée sur le sol français, la presse cherche les coupables de cette contre-performance. Et les premiers désignés sont les membres du comité de sélection, accusés d’avoir constitué une équipe bien trop faible pour le niveau international.

Pour se défendre, ceux-ci, représentés par Maurice Delanghe (et non par Barreau, effacé une fois encore), vont charger Kimpton : en voulant instaurer la tactique rigide du WM, celui-ci serait allé contre la tradition française d’un jeu énergique et fougueux. Pour améliorer la situation, le comité propose au Bureau de récupérer leurs prérogatives sur toutes les questions tactiques afin de ne laisser à Kimpton que l’entraînement (comprendre ici la préparation physique) des joueurs. Après plusieurs semaines de tergiversations, le Bureau tranche en nommant Gaston Barreau sélectionneur unique de l’Equipe de France, une première dans l’histoire des Bleus. Quelques semaines plus tard, l’entraînement sera supprimé lors des rassemblements internationaux et Kimpton sera libéré de son contrat… Un sélectionneur pas si unique...

Passé de « porteur de trousse à pharmacie » à sélectionneur unique, Barreau se retrouve devant une tâche qui le dépasse : comment sélectionner les meilleurs joueurs français lorsque l’on peut ne voir qu’un à deux matchs par semaine ? A une époque où la télévision et Internet n’existent pas, Barreau doit s’appuyer sur des hommes de confiance aux quatre coins du pays mais aussi sur les rapports des matchs publiés dans la presse. Et logiquement, c’est justement un homme de presse qui va devenir son plus proche collaborateur : Gabriel Hanot. Ancien coéquipier de Barreau chez les Bleus, Hanot est devenu l’une des plumes les plus influentes du football français. Rédacteur au Miroir des Sports, sa capacité à analyser dans le détail les rencontres et son passé de joueur de haut niveau lui ont conféré la légitimité suffisante pour être écouté jusque dans les plus hautes sphères de la F.F.F.A. Barreau, bien moins au fait des évolutions tactiques et réputé pour son indécision, ne va avoir de cesse de lui demander conseil si bien qu’à partir de 1936, Hanot va devenir le sélectionneur officieux de cette équipe de France. Dans une interview donnée à la fin de sa vie, le feu-follet Fred Aston se rappellera ainsi de l’omniprésence d’Hanot et des journalistes en général dans le choix des sélectionnés : « Comme le sélectionneur ne pouvait pas voir tous les matchs, ce sont un peu les journalistes qui faisaient la pluie et le beau temps. » Sur tous les fronts

En 1939, le duo Hanot-Barreau est contraint de se séparer : Gabriel Hanot s’occupe de mettre sur pied comme il le peut des championnats inter-régionaux malgré la déclaration de guerre tandis que Barreau est mis au chômage technique. Du moins le croit-on jusqu’au début de l’année 1940 : poussée en ce sens par le Haut Commandement Militaire qui s’inquiète du moral du pays alors que la « drôle de guerre » s’éternise, la Fédération annonce l’organisation de quatre matchs internationaux ! Le premier est un France – Portugal prévu pour la fin du mois de janvier et les trois autres opposeront trois sélections françaises à une formation de l’armée britannique. Véritablement seul pour la première fois depuis son arrivée à la tête des Bleus, Barreau doit constituer non pas une, mais trois équipes de France ! De plus, pour la propagande, il est important que ces équipes soient compétitives car de lourdes défaites pourraient avoir un effet néfaste sur le moral de la population. L’ampleur de la tâche est immense. Mobilisés depuis 1939, la plupart des joueurs n’ont pu disputer que quelques matchs dans leurs régiments mais rien de comparable avec de la compétition de haut niveau. Logiquement, Barreau décide donc de faire appel aux anciens tels que Étienne Mattler, son capitaine, le demi-centre Gusti Jordan ou encore l’attaquant sochalien Roger Courtois. Deux petites nouveautés pour compléter l’équipe avec la présence de deux autrichiens naturalisés : le fantastique meneur de jeu Henri Hiltl et l’ancien gardien du légendaire Wunderteam Rudi Hiden. Paradoxalement, l’équipe de France présente ainsi, malgré la guerre, l’un des « onze » les plus forts de son histoire. Vainqueurs 3-2 face au Portugal, les Bleus décrochent le nul face à l’Angleterre quelques jours plus tard. Mieux encore, les équipes B et C concoctées par Barreau font elles aussi sensation en ne s’inclinant que légèrement (0-1 et 1-2) face à des Britanniques encore considérés comme les maîtres du football. Pour sa première sortie en tant que véritable « sélectionneur unique », Barreau s’en tire avec les honneurs. Fiasco sous Vichy et perte d’influence Les deux matchs face au Portugal et à l’Armée Britannique constituent indéniablement l’apogée de l’équipe de France dirigée par Gaston Barreau. En nets progrès depuis la fin des années 30 et considérablement renforcés par l’apport d’étrangers naturalisés (Koranyi, Jordan, Hiltl, Hiden…), ces Bleus là sont néanmoins âgés. En 1942, lorsque l’équipe de France renaît de ses cendres pour deux matchs sous le régime de Vichy, le conservateur Barreau se voit dans l’obligation de faire appel à de nouvelles têtes. Exit les Mattler, Hiden, Diagne, Veinante ou Hiltl, place aux Mercier, Roessler, Schmitt et Arnaudeau. Mais cette fois, la mayonnaise ne prend pas. A Marseille, la sélection tricolore vit un véritable calvaire face à la Suisse. Battue 2-0 sur le terrain, elle est conspuée par le public marseillais. Barreau, jusqu’ici souvent épargné, est particulièrement pris pour cible. Son tort ? N’avoir pas sélectionné Jean Bastien et Emmanuel Aznar, deux joueurs de l’OM. Dépité par cette réaction du public marseillais, Étienne Mattler, pourtant laissé de côté par son sélectionneur, monte au créneau pour le défendre : Je suis encore en colère de l’affront qui fut fait à notre sélectionneur par le public marseillais. Pour avoir tenté l’impossible et mis sur pied une équipe de France dans les conditions actuelles, il s’est fait conspuer ! Quelle incompréhension ! Cette sortie du « Lion de Belfort » démontre bien l’attachement qu’ont les joueurs pour celui qui est indissociable des Bleus depuis plus de vingt ans. Mais à près de soixante ans, Barreau commence doucement à avoir fait son temps. Pas épargné par les critiques après une nouvelle défaite en Espagne (0-4) une semaine après la déconvenue contre la Suisse, le sélectionneur unique va perdre en influence petit à petit. Après la guerre, Gabriel Hanot devient officiellement « conseiller technique » ce qui renforce encore son ascendant sur le groupe France puis, à partir de 1949, un comité de sélection est de nouveau mis en place. S’il en fait toujours partie, Barreau n’en est plus la figure dominante, laissant cela à l’ancienne vedette de la France des années années 20, Paul Nicolas. Désormais dans le rôle du vieux sage expérimenté, Gaston Barreau restera dans l'encadrement des Bleus jusqu'à la fin de sa vie. Le 11 juin 1958, alors que l’équipe de France s’apprête à écrire l’une des plus belles pages de son histoire lors de la Coupe du Monde en Suède, il s’éteint à 74 ans dans sa ville de Levallois, refermant ainsi un chapitre de près de quarante années de l'histoire du football français.

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