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Les 50 qui ont marqué la Coupe du Monde : Ivica Osim

Dernière mise à jour : 2 nov. 2022

Dernier sélectionneur de l'histoire de la Yougoslavie, Ivica Osim a su conduire en 1/4 de finale de la Coupe du Monde une sélection que l'on disait divisée de toutes parts au moment où le pays s'enlisait petit à petit vers la guerre civile. Portrait de celui que l'on surnommait "l'Ours".


Ivica Osim, au centre, entouré de ses adjoints. Image : Sofoot.com

Tout commence à Maksimir


En ce 3 juin 1990, l’équipe nationale de Yougoslavie dispute son ultime match de préparation pour la Coupe du Monde italienne à venir. Face à elle, la superbe Hollande menée par Van Basten, Guulit, Rijkaard, bref, du très solide. Sur le papier, cette rencontre est un véritable test puisqu’elle va permettre au sélectionneur yougoslave Ivica Osim de jauger le niveau réel de son équipe avant le début du Mondial. Déclarés comme des outsiders, les yougoslaves comptent dans leurs rangs quelques grands noms : Stojkovic, Savicevic, Susic ou encore Vusovic. Seul problème, ces techniciens hors-pair éprouvent des difficultés à jouer ensemble, Savicevic et Stokjovic se livrant par exemple une guerre d’égo sans merci. Sélectionneur depuis 1986, Osim, ancienne star du football yougoslave, doit donc faire face à un véritable casse-tête. Il explique « Le problème est qu’il nous manque une discipline dans le jeu. L’Italie ne trouve pas de poste pour Baggio, moi, des Baggio, j’en ai au moins six ! ».

Mais plus que le football, celui que l’on surnomme l’Ours va bientôt devoir gérer un contexte explosif autour de la sélection. Depuis plusieurs mois déjà, la montée du nationalisme dans les différentes républiques (Serbie, Croatie, Bosnie-Herzégovine, Slovénie, Macédoine, Monténégro) composant la fédération yougoslave a affaibli cette dernière. Le 13 mai, ces tensions ont éclaté à la face du monde lors d’un match de championnat entre les Serbes de l’Etoile Rouge de Belgrade et les Croates du Dinamo Zagreb. Organisé au Stade Maksimir de Zagreb, là où la Yougoslavie s’apprête à affronter la Hollande, la rencontre n’a jamais eu lieu et a tourné au pugilat entre supporters, force de l’ordre… et joueurs ! Zvonimir Boban, jeune vedette croate du football yougoslave a ainsi marqué les esprits en assénant un coup de pied à un policier fédéral, devenant ainsi une des figures de la cause du nationalisme croate. Ecarté de la sélection en raison de cet incident, Boban a fait une croix sur le Mondial 1990. Un coup dur ? Pas sûr à la vue de l’accueil que réserve le stade Maksimir à sa sélection pour son ultime match de préparation. Dès ses premières notes, l’hymne national est conspué par les 20 000 spectateurs qui n’hésitent pas à s’en prendre aux joueurs serbes mais aussi à Osim, coupable selon eux de laisser sur le banc des joueurs croates comme Suker et Panadic. Ecœuré, l’Ours répond par des applaudissements ironiques à l’encontre du public. Le lendemain, le départ pour l’Italie apparaît comme une bénédiction pour une sélection que son peuple ne reconnaît plus.


Objectif atteint


Opposés à l’Allemagne pour leur entrée dans la compétition, les Yougoslaves que l’on dit si prometteurs vont tomber de haut. Pour ce match, Osim choisit une composition résolument offensive en alignant d’entrée Susic, Stojkovic, Vujovic et Savicevic. Un choix ambitieux. Trop ambitieux. Privés de leur récupérateur fétiche Mécha Bazdarevic, suspendu un an pour avoir craché sur un arbitre, les Yougoslaves prennent l’eau de toutes parts et voient les buts s’enchaîner. Le score final de 4 buts à 1 pour la Mannschaft apparaît même plutôt flatteur tant les Plavi (les Bleus en français) ont été surclassés. Fort heureusement, la suite de la phase de poules se révèle moins ardue. Osim rééquilibre son équipe en sortant Savicevic de son onze ce qui permet à la Yougoslavie de retrouver une assise défensive qui sera la base de sa courte victoire face à la Colombie (1-0). Lors de cette rencontre, le capitaine Hadzibegic voit son pénalty arrêté par le facétieux René Higuita en fin de match. Anecdotique. L’ultime rencontre du groupe est quant à elle une simple formalité : les Emirats Arabes Unis, qualifiés miraculeusement grâce à leur sélectionneur Mario Zagallo évincé juste avant le début du tournoi, sont sèchement battus 4-1. Les hommes d’Osim sont en 1/8ème de finale.


La corrida de l’Ours


Malgré ce premier objectif atteint, l’Ours essuie de nombreuses critiques. A Belgrade, la presse le décrit comme un ivrogne, et, dans chacune des républiques, il est accusé de privilégier une ethnie par rapport à une autre : les Serbes l’accusent de faire jouer les Croates, les Croates l’accusent de faire jouer les Serbes, les Slovènes ne supportent pas que Katanec ne soit pas aligné… Alors Osim se ferme à la presse et se concentre sur sa tâche : battre l’Espagne en 1/8ème de finale. Il fera mieux que ça. Cette rencontre entre la Yougoslavie et la Roja, est l’ultime chef d’œuvre d’un pays qui a offert au football les Dzajic, Curkovic, Zajec et Osim lui-même. Face à une sélection quart de finaliste quatre ans plus tôt et au sein de laquelle figurent des grands noms comme Michel ou Butragueno, la Yougoslavie est enfin à la hauteur des espérances. Déployant un jeu magnifique, elle ouvre le score à un quart d’heure du terme grâce à une inspiration géniale de Stojkovic. A la réception d’un centre, le numéro 10 des Plavi fait mine de reprendre le ballon de volée pour finalement placer un crochet dévastateur qui mystifie le défenseur adverse avant de conclure de près. Si l’Espagne réagit en égalisant cinq minutes plus tard, Stojkovic donne la victoire aux siens d’un superbe coup franc dès les premières minutes de la prolongation. En écartant Prosinecki et Savicevic pour mettre celui que l’on surnomme le « Maradona de l’Est » dans les meilleures conditions, Osim a réussi son pari. La Yougoslavie est en quarts de finale et, au pays, quelques klaxons se font enfin entendre pour fêter la victoire de la sélection…


Un pénalty pour changer l’histoire ?


En quarts de finale, le Maradona de l’Est se retrouve opposé au Maradona argentin, le seul et unique Pibe de Oro. Champions du monde en titre, les Argentins ont été loin de se montrer dignes de leur titre depuis le début de la compétition. Troisième de leur poule derrière le Cameroun de Roger Milla et la Roumanie, ils se sont qualifiés de justesse grâce à la règle offrant une place en 1/8ème pour les quatre meilleurs troisième. En 1/8ème de finale, leur victoire étriquée (0-1) face au Brésil n’a pas convaincu grand monde et surtout, Maradona n’a pas encore trouvé le chemin des filets lors de la compétition. Ainsi, face à cette Albiceleste là, la rencontre est plus que serrée et, à l’issue des 120 minutes de jeu, les deux équipes doivent se départager lors d’une cruelle séance de tirs aux buts. Si Maradona manque sa tentative, l’ultime échec du capitaine Hadzibegic renvoie la Yougoslavie à la maison. Ou du moins ce qu’il en reste. Car au pays, les tensions n’ont en rien diminué. Là-bas, d’aucuns estiment qu’une victoire en Coupe du Monde aurait pu créer un sentiment de fierté nationale qui aurait ressoudé les populations autour de la Yougoslavie. N’étant pourtant pas l’archétype du grand rêveur, Ivica Osim, décédé en mai 2022, était de ceux-là : « Je me demande ce qui serait arrivé si nous avions battu l’Argentine. Peut-être suis-je trop optimiste, mais dans mes rêves secrets je me demande ce qui serait arrivé si nous avions joué la demi-finale ou la finale. Je veux dire : ce qui serait arrivé dans le pays. Peut-être que nous n’aurions pas eu la guerre si nous avions gagné la Coupe du Monde. Peut-être pas, mais quand je suis allongé sur mon lit et que je ne dors pas, je me dis que les choses auraient pu s’arranger, si nous avions gagné la Coupe du Monde.»1L’Ours a malheureusement tort. Enflammée par le nationalisme, la Yougoslavie de 1990 se préparait déjà à la guerre. Celle-ci éclatera deux ans plus tard.


Osim et la fin de la Yougoslavie


En tant que sélectionneur de la Yougoslavie, Osim est aux premières loges pour assister au délitement politique et identitaire du pays. En 1990, on l’a vu plus haut, une partie du pays ne soutient plus sa sélection. Depuis quelques années, les tribunes des stades sont autant d’occasions pour les discours nationalistes de se diffuser. Osim est un Yougoslave qui, comme tant d’autres, en particulier en Bosnie, le pays le plus où les populations sont les plus mélangées, voit son monde s’effondrer. Au moment où la guerre débute en 1992, on demande aux enfants à l’école s’ils sont Serbes ou Croates, ce à quoi ils ne savent bien entendu pas répondre, à plus forte raison lorsqu’ils sont le fruit d’un mariage mixte, pratique courante dans la Yougoslavie moderne, comme c’est le cas de Sinisa Mihajlovic, qui vient d’un village près de Vukovar, ville martyre de l’Est de la Croatie.

Ce n’est pas le moindre des paradoxes que de voir l’Etoile Rouge de Belgrade, véritable condensé de la Yougoslavie sur le terrain, et théâtre du plus brutal nationalisme serbe dans les tribunes, mais aussi la sélection yougoslave de basket triompher en 1991 et littéralement survivre à la fin du pays puisque la Slovénie et la Croatie déclarent leurs indépendance mi-1991.

Osim se retrouve donc sélectionneur d’une Yougoslavie amputée de ses joueurs croates et slovènes pour viser l’Euro 1992 en Suède. Parallèlement, les dirigeants du Partizan Belgrade ont fini par le convaincre de prendre en main l’équipe en 1991-1992. Osim prendra l’avion tous les jours mais refusera de s’installer à Belgrade. Il vit cette saison très étrange au cours de laquelle la plupart des clubs de Bosnie ne pourront pas finir le championnat, il conduit la Yougoslavie à l’Euro 1992 sans ses joueurs croates et slovènes, et il remporte lui-même la coupe de Yougoslavie avec le Partizan Belgrade contre l’Etoile Rouge. Son premier trophée, son seul trophée, quelques jours avant de démissionner de son poste de sélectionneur et de quitter le Partizan.

Cette démission est, symboliquement, le point final de la Yougoslavie. Les bombardements ont commencé sur Sarajevo assiégée par les forces serbes. Osim le Yougoslave, le Bosnien d’une idée civique de la Bosnie, ne peut demeurer à la tête de quelque chose qui n’existe plus alors même que les joueurs bosniaques (Hadzibegic le capitaine, Bazdarevic) sont partis. Il annonce son départ en larmes, à Belgrade, car c’est la seule chose à faire pour sa ville.

Alors que sa femme demeure à Sarajevo, Osim fait une année en Grèce avant de s’installer sur le banc du Sturm Graz où il retrouvera un Savicevic venu se finir à la fin des années 1990. Dans les années 2000, l’Ours se lancera dans une dernière aventure au Japon. Cinq ans plus tard, malgré sa santé fragile, la fédération de Bosnie l’appelle pour remettre de l’ordre dans le football du pays. Bourreau de travail, l’Ours prendra sa mission à bras le corps et réussira : en 2014, Ibisevic marquera le premier but de l’histoire de la Bosnie en Coupe du Monde sous les yeux d’un Osim en larmes. La boucle était bouclée.


Foot Universal avec l'aimable participation de Loïc Trégourès


Le co-auteur : Docteur en science politique et grand spécialiste des Balkans, Loïc Trégourès est notamment l’auteur du Football dans le chaos yougoslave, livre retraçant l’histoire de la fin de la Yougoslavie et de sa recomposition à travers le football, paru en 2019 chez Non Lieu.


1RIVA G., Le Dernier Pénalty : Histoire de Football et de guerre, Paris, Seuil, 2016

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