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Les 50 qui ont marqué la Coupe du monde : le Stade de Colombes

Le destin d’un stade tient parfois à peu de choses. Celui de Colombes plus que tout autre. Ancien champ de course (1883) transformé en stade athlétique en 1907, l’enceinte de la banlieue ouest avait été l’hôte de la VIIIème olympiade (1924) à la suite de l’échec d’un stade monumental à Paris et grâce à l’action du Racing Club de France. Une dizaine d’années plus tard, l’histoire se répète avec la préparation de la Coupe du monde de football en France.


Le Stade de Colombes lors des J.O. de 1924. (Musée de Colombes)

Colombes, une solution de repli pour la Coupe du Monde 1938.


Impressionnés par l’organisation et les équipements de la Coupe du monde italienne de 1934 ou par le stade olympique de Berlin, de nombreux journalistes et acteurs du monde sportif réclament une infrastructure enfin digne de la France. Entre le tournoi mondial de football et l'Exposition Universelle de 1937, l’occasion est trop belle de remplacer le modeste Colombes. Entre 1935 et 1937, on envisage ainsi de bâtir un stade de 100 000 places pour plus de 100 millions de frs. Puteaux, Issy-Les-Moulineaux, le quai de Passy, les Bois de Vincennes ou de Boulogne sont des sites potentiels. Les grands noms de l’architecture s’en mêlent. Le Corbusier ou Mallet-Stevens font alors du stade un objet architectural à part entière.

Ces projets grandioses inquiètent les copropriétaires du stade de Colombes car un grand stade sonnerait alors le glas du destin national colombien. Les dirigeants du Racing proposent alors une alternative avec un agrandissement de leur stade à 90 000 places via une surélévation des tribunes latérales. L’accessibilité du site, qui impose de lourds travaux, interroge cependant et, faute de financement, la proposition des Ciel et Blanc n’aboutit pas.

Le grand stade de 100 000 places échoue lui-aussi. Pour beaucoup, l’hostilité du Front Populaire à l’encontre d’une construction coûteuse, avant tout dévolue au sport spectacle et commercial, est la cause principale de cet échec. Les élus de 1936 préfèrent d’une certaine manière orienter leurs efforts vers les petites constructions dédiées à la pratique sportive de la masse. Cette opposition quelque peu caricaturale n’explique pas tout et l’on peut raisonnablement penser que le contexte national et international a finalement relégué au second plan l’idée même d’un grand stade…

C’est donc logiquement vers Colombes que le sport français se replie. Comme il l’a déjà fait en 1924. Comme il le fera si souvent. Quelques semaines avant l’épreuve, de rapides travaux permettent néanmoins d’ajouter quelques rangées de gradins pour 2,3 millions de F. Bien loin des rêves passés. Avec ce léger lifting cependant, Colombes est fin prêt pour accueillir le monde du football en juin 1938.


La coupe du monde à Colombes : un succès populaire et financier ?


Sur le papier, il n’est qu’un stade parmi les autres puisque l’épreuve se déroule dans tout l’Hexagone : Paris (Parc des Princes), Marseille, Bordeaux, Reims, Strasbourg, Antibes, Lyon ou encore Le Havre sont en effet de la partie. Il tire néanmoins son épingle du jeu car il est de loin la plus grande infrastructure du tournoi. Statut qui fait de lui, à l’exception des demi-finales, l’antre des trois rencontres les plus attractives : les deux matchs de l’équipe de France (1/8 et ¼ de finale) et la finale.

Avec ces événements, Colombes est indéniablement le cœur du tournoi. L’enceinte de banlieue attire un total de 134 033 spectateurs pour une recette globale de 2 174 577 F. En seulement trois rencontres donc, elle monopolise 1/3 des spectateurs du mondial et plus du tiers des recettes billetterie globales de l’épreuve ! Avec 44 648 personnes par match, l’affluence moyenne à Yves-du Manoir, nom officiel du stade, est largement supérieure à celle de la compétition (environ 23 0000). Si France-Belgique (3-1) ne mobilise pas encore les foules (30 454 spectateurs, recettes de 490 236 F), le ¼ de finale du 12 juin 1938 entre la France et l’Italie est un tournant évident de l’histoire du football français. 58 455 spectateurs se massent en effet dans les gradins et battent alors le record national d’affluence. La recette de 875 813 F classe même le match au 4ème rang des manifestations sportives organisées en France. France-Italie dépasse en outre la finale Italie-Hongrie (808 528 F pour 45 124 spectateurs).

Mais la Coupe du monde à Colombes n’est toutefois pas qu’une histoire de chiffres. Elle ne peut être résumée à cela tant elle semble pour certains marquée au fer rouge par un contexte bien particulier, comme si l’ombre menaçante de la Seconde Guerre mondiale assombrissait déjà le ciel de Colombes quelques mois avant l’embrasement de l’Europe...


1938 : une coupe du monde dans un stade de Colombes politisé ?


La proximité du second conflit mondial impacte indéniablement le regard de celui qui s’intéresse aujourd’hui encore à cette compétition. Comme si la victoire de l’Italie fasciste préfigurait quelque chose. Comme si l’affiche de l’épreuve réalisée par Desmé suggérait un football et une épreuve mondiale sous influence. Il faut cependant conserver une certaine lucidité et prendre du recul par rapport aux événements.

Le poids du contexte sur la compétition mondiale n’est pas nouveau. Déjà, en 1934, l’empreinte du régime mussolinien sur la Coupe du Monde italienne était évidente. En 1938 donc, il n’y a rien de surprenant à ce que l’épreuve française ait également une dimension politique. Le tirage au sort de l’épreuve a notamment lieu au Quai d'Orsay alors que de nombreux hommes d'Etat (ex : Albert Lebrun) s’invitent à cette fête mondiale du ballon rond. Rien de nouveau cependant car les élites locales comme nationales ont pris l’habitude d’honorer les manifestations sportives de leur présence depuis plusieurs années, notamment lors des finales de Coupe de France. En 1938, l’absence de certaines nations en raison de conflits intérieurs ou de tensions internationales est un autre reflet d’une époque tout comme la présence de joueurs autrichiens dans l’équipe de l’Allemagne nazie.

Mais une question se pose : ce contexte particulier a-t-il gagné les travées de Colombes ?

La rencontre entre la France et l’Italie mérite, à ce sujet, quelques éclaircissements. Divers mouvements de foule ont fait naître, souvent a posteriori, l’idée d’une opposition antifasciste des gradins de Colombes. Plusieurs journalistes ou historiens ont évoqué, par le passé, des jets de projectiles divers venant des virages populaires et visant les buts transalpins. En 1998 par exemple, le quotidien L’Humanité décrit l’hostilité des spectateurs français vis-à-vis du des représentants de l’Italie fasciste. Cette version doit cependant être confrontée aux sources disponibles.

En juin 1938, Paris-Soir ou Le Petit Journal rapportent en effet que des jets de pierres auraient visé les joueurs italiens mais l’unanimité des représentants de la presse n’est pas totale. Les versions divergent. L’Echo des Sports affirme par exemple que les joueurs italiens n’étaient pas la cible de ces spectateurs mécontents. Ces derniers s’en prenaient en réalité aux photographes présents sur la pelouse qui gênaient la visibilité des Populaires. Plusieurs journaux évoquent même, a contrario, la bonne tenue du public parisien malgré la défaite de l’équipe de France (1-3). L’Humanité, dans son édition du 13 juin 1938 cette fois, ne relate d’ailleurs aucun phénomène de foule particulier.

Soulignons enfin que la victoire finale des Azurri contre la Hongrie à Colombes (4-2) n’a quant à elle été marquée par aucune attitude ambigüe dans les gradins selon les journalistes présents. Une presse qui considère d’ailleurs le résultat final comme tout à fait logique et qui, dans son ensemble, ne tient pas réellement rigueur à l’Italie de son régime politique. L’éventualité d’un comportement politique et d’une réaction antifasciste du public de Colombes doit sans doute être nuancée. Vraisemblablement, ce public s’est plutôt bien tenu durant ces trois matchs et ne semble pas avoir fait preuve d’une opposition clairement définissable.

Trois matchs et 14 buts ont donc permis à cette enceinte de rentrer un peu plus dans la légende en devenant, si l’on suit L’Auto au lendemain de la finale, un « temple de l’univers sportif ». Presque par hasard. Mais un temple quand même. Et un temple qui reste, pour quelques mois encore, le seul en France à avoir accueilli les deux plus grandes compétitions sportives internationales : les Jeux olympiques et la Coupe du monde de football.


Michaël Delépine


L'auteur : Docteur en histoire contemporaine, Michaël Delépine est le grand spécialiste de l'histoire du Stade de Colombes auquel il a consacré le livre "Le bel endormi : une histoire du Stade de Colombes", Atlandes, 2022.


Sources :

Archives du Racing Club de France, articles de presse (L’Auto, Paris-Soir, L’Humanité, Le Petit Journal, L’Echo des Sports, Le Petit Parisien, La Construction Moderne…).

Bibliographie :

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