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Les 50 qui ont marqué la Coupe du Monde : Lev Yachine

Souvent considéré comme le plus grand gardien de l'histoire, le légendaire Lev Yachine a connu une histoire contrastée avec le Coupe du Monde. Fautif à plusieurs reprises en 1962, il effectue un come-back héroïque en 1966 en guidant l'URSS jusqu'en demi-finale du Mondial anglais...

Lev Yachine. Crédits : L'Equipe

Hockey, football et Seconde Guerre Mondiale


La trajectoire de Lev Yachine est assez convergente avec celles des célébrités sportives des années 1960. Contrairement à la première génération des sportifs soviétiques, formés durant la période tsariste, Yachine, qui est né en 1929, a grandi en URSS, durant la période stalinienne et a subi les affres de la Seconde Guerre mondiale. Issu d’une famille ouvrière de Moscou, son père travaillait dans une usine d’aviation et sa mère dans une usine textile. La légende veut qu’il ait découvert le football et le hockey sur glace auquel il jouait durant l’hiver avec ses copains du quartier. Durant la Seconde Guerre mondiale, le jeune Yachine suit sa famille dans la région de la Volga. L’usine de son père a été évacuée à Oulianovsk. C’est dans cette manufacture qu’il commence à travailler comme apprenti serrurier jusqu’au retour de la famille à Moscou en 1944. Il commence à rejouer au football dans l’équipe de l’usine qui l’emploie. L’armée constitue un moment crucial pour son devenir sportif. Il y est repéré par l’entraîneur de hockey sur glace du Dinamo de Moscou Černyšev qui l’invite dans l’équipe junior. Les joueurs de football, climat oblige, composent également les équipes de hockey et de bandy durant l’hiver. Lev Yachine est ainsi champion de la coupe d’URSS en hockey en 1953. La pratique du recrutement lors du service militaire est tout aussi courante. La conscription est un moyen pour les équipes liées à l’armée, alors le CDKA, ou aux services secrets, Dinamo, de s’accaparer les meilleurs joueurs. L’armée constitue, alors que les filières de performance ne sont pas encore stabilisées, des voies de sélection pour le très haut niveau. Beaucoup des champions qui marquent l’actualité sportive au cours des années 1950 et au début des années 1960 y ont été repérés. Il devient rapidement une figure incontournable du Dinamo de Moscou à partir de 1953, avec laquelle il remporte le titre de champion d’URSS à cinq reprises. Devenu membre de la sélection nationale en 1954, sa réputation s’apprête à dépasser les frontières...


Le meilleur gardien du monde


François Thébaud, journaliste de Miroir Sprint, magazine sportif proche du Parti communiste français, est dithyrambique à l’égard de l’équipe d’Union soviétique qu’il observe lors d’un match contre la Suède en 1955 : « L’impression générale que laisse le jeu de l’équipe de l’URSS est une impression de simplicité, de sérénité, de logique, dans la conception et l’exécution ». Parmi elle, un joueur ressort, Lev Yachine, le gardien de but, en danger une seule fois sur 15 tirs suédois. « Il est probablement sans égal dans le monde entier, car on cherche en vain une faiblesse dans le jeu de ce géant imbattable sur les balles hautes mais qui possède de surcroît une extraordinaire promptitude1 ». Si l’affinité communiste du journal peut expliquer un point de vue conciliant, la qualité du jeu de Yachine, « Meilleur keeper mondial, remarquable tant sur sa ligne de but que dans sa surface de réparation qu’il couvre à la manière d’un véritable joueur du champ2 » est reconnue plus largement. Il est un des pionniers des sorties aériennes et des relances pour faciliter les contre-attaques. Désormais devenu une référence à son poste, l’ancien gardien de hockey brille à la fois en club et en sélection. Champion d’URSS à quatre reprises entre 1954 et 1959 avec le Dynamo, il remporte la médaille d’or aux J.O. de 1956 ainsi que l’Euro 1960 avec sa sélection. Ainsi, quand se profile le Mondial Chilien de 1962, « l’Araignée Noire » s’attaque à 32 ans à la dernière grande compétition qu’il manque à son palmarès gigantesque.


Le cauchemar chilien


Débarqué au Chili avec un aura comparable à celui des brésiliens Pelé et Garrincha, Yachine va y vivre les pires moments de sa carrière sportive. Après un match d’ouverture tranquille face à la Yougoslavie (2-0 pour l’URSS), le géant du Dynamo Moscou passe complètement à travers lors du second match face à la Colombie. Alors que les siens mènent 4-1 à 20 minutes du terme, il encaisse trois buts coup sur coup, dont un corner direct, qui permettent à la Colombie d’obtenir un match nul inespéré. Dès le lendemain, la presse russe, sur les dires de l’unique envoyé spécial au Chili, le démolit dans les journaux. Et cela ne va pas s’arrêter là. Après une qualification assurée face à l’Uruguay (victoire 2-1), l’URSS affronte le Chili en 1/4 de finale. Dès la neuvième minute, Yachine se heurte à l’attaquant chilien et peine à reprendre ses esprits : il souffre en réalité d’une commotion cérébrale. Encore sonné, il encaisse un coup franc deux minutes plus tard puis une frappe de 30 mètres à la demi-heure de jeu. L’URSS s’incline 2-1 et Yachine est déclaré bon pour la retraite par l’ensemble de la presse mondiale. En Union Soviétique, son quotidien devient un cauchemar : il est hué sur toutes les pelouses, sa voiture est taguée, son appartement est pris pour cible par des casseurs. Touché, le gardien russe songe à arrêter le football. Sa femme Valentina racontera plus tard à la BBC : « Je ne l’ai jamais vu aussi abattu. Tout le monde le sifflait. A croire que si l’URSS avait été éliminée, ce n’était que de sa faute. Il voulait arrêter le football ».


Le retour de l’Araignée Noire


Fort heureusement pour le football, celui que tout le monde surnomme « l’Araignée Noire » en raison de la couleur de sa tenue va se ressaisir. En 1963, il dispute la première mi-temps du match du centenaire de la Fédération Anglaise qui oppose l’Angleterre à une sélection mondiale dans laquelle il figure. Réalisant prouesses sur prouesses, il écœure les attaquants anglais qui ne parviennent pas à tromper sa vigilance. Si ces derniers l’emportent finalement 2 buts à 1, ils inscriront leurs deux buts en seconde mi-temps ce qui fera dire à Jimmy Greaves : « Ce n’est qu’une demi-victoire, nous n’avons pas marqué face à Yachine ». Cette performance marquera à tel point les esprits qu’elle jouera un grand rôle dans l’élection du portier russe au Ballon d’Or 1963. Près de soixante ans plus tard, il attend toujours son successeur.

De nouveau considéré comme le meilleur gardien du monde, le dernier rempart du Dynamo Moscou aborde le Mondial 1966 en Angleterre avec l’esprit revanchard. A 36 ans, il veut effacer le cauchemar de la Coupe du Monde au Chili quatre ans plus tôt. Après un premier match facile contre la Corée du Nord (victoire 3-0), Yachine réalise deux rencontres de grande classe face à l’Italie (1-0) et surtout au Chili (2-1), comme un signe du destin après ses déboires de 1962. Encore brillant en 1/4 de finale face à la Hongrie, il permet à l’URSS de se qualifier pour la première demi-finale de son histoire. Si les soviétiques finissent par céder face à l’Allemagne de Beckenbauer (défaite 2-1), ils réalisent là la meilleure performance de leur histoire en Coupe du Monde et le doivent pour beaucoup à leur gardien qui retrouvera une belle septième place au Ballon d’Or en fin d’année.


L’après-carrière d’un citoyen modèle


Contrairement au jeune prodige, Eduard Streltsov, dont la trajectoire sociale est convergente mais dont les écarts réguliers ont bousculé la carrière, Yachine fait figure de héros positif et de modèle de sérieux3. Sa biographie, Les écrits d’un gardien, publiée en 1976, appartient aux récits de vie édifiants que les maisons d’édition soviétiques font paraître pour diffuser les valeurs morales et l’éthique du bon citoyen. Il est honoré du titre de « maître émérite de sport » en 1957, pour sa victoire olympique, et de l’ordre de Lénine avec seulement neuf autres sportifs en 1960. Sa reconversion est très classique pour un sportif dont les qualités morales et sportives sont remarquées. Il se forme à l’Institut de culture physique de Moscou et devient responsable de l’équipe du Dinamo de 1971 à 1975, avant d’entamer une carrière administrative au département de football du comité de Culture physique et de sport. Membre du Parti communiste, il suit la formation des cadres dans la Haute école du parti. Enfin, il devient vice-président de la fédération de football d’URSS, de 1981 à 1989. Adulé par tout un peuple, Yachine connaît néanmoins une fin de vie difficile. Amputé de la jambe en 1989, il est touché par un terrible cancer de l’estomac la même année, conséquence de ses années de travail à l’usine dès son adolescence durant la Seconde Guerre Mondiale et des nombreuses cigarettes qu’il enchaîne à longueur de journée. Il meurt en 1990, quelques jours après avoir reçu l’ordre de héros du travail socialiste.

Par sa carrière et ses prestations remarquées, Yachine est devenu un joueur quasi mythique. Une rapide présentation de sa trajectoire sociale et professionnelle permet de comprendre aussi comment le sport a pu devenir, comme d’autres voies professionnelles plus ouvertes, une voie d’ascension sociale dans une Union soviétique en recherche de talents sportifs et de cadres. Cela nécessitait cependant de respecter une condition : attester d’un comportement exemplaire et du respect des normes de vie du bon citoyen soviétique.


Sylvain Dufraisse et Foot Universal


L'auteur : Docteur en histoire contemporaine, Sylvain Dufraisse est un spécialiste de l'histoire du sport soviétique. On lui doit notamment l'excellent "Les héros du sport, une histoire des champions soviétiques (années 1930 - années 1980) paru aux éditions Champ Vallon en 2019.


Bibliographie :

Sources :

Âsin Lev, Zapiski vratarâ, Moscou, Biblioteka žurnal « Ogonek », 1976, 64 p.

Ouvrages et articles sur le football soviétique :

DUFRAISSE Sylvain, « Russie : la passion du football », L’Histoire, juin 2018, p. 13-17.

Dufraisse Sylvain, Les héros du sport, une histoire des champions soviétiques (années 1930-années 1980), Ceyzerieu, Champvallon, 2019, 328 p.

Edelman Robert, Spartak Moscow, a History of the People’s Team in the Workers’ State, Ithaca/Londres, Cornell University press, 2009, 346 p.

Edelman Robert, Serious Fun: a History of Spectator Sport in the USSR, New York, Oxford University Press, 1993, 286 p.

1 THEBAUD François, « Le football soviétique entre dans la course pour la suprématie mondiale», Miroir Sprint, 473, 4 juillet 1955, p. 18

2 THEBAUD François, « Les Onzes de l’URSS à Colombes », Miroir Sprint, 541, 15 octobre 1956, p. 11

3 Sur les héros sportifs, voir : DUFRAISSE Sylvain, Les Héros du sport. Une histoire des champions soviétiques, Ceyzerieu, Champvallon, 2019, p. 153-168.

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