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Les bataillons de footballeurs britanniques lors de la 1ère Guerre Mondiale

La guerre mondiale qui s’ouvre à l’été 1914 va frapper inégalement le monde du football. Dans les îles britanniques, seul pôle professionnel en 1914, si l’Angleterre cesse son activité en 1915, l’Écosse, elle, ne s’arrêtera jamais. Malgré ces disparités, et même si c’est dans une proportion moindre, les footballeurs vont donner de leur personne


En Angleterre, le ballon roule encore


Les Britanniques rentrent en guerre contre l’Allemagne le 4 août et envoient aussitôt un corps expéditionnaire composé de professionnels en France et en Belgique de 70 000 hommes. Début septembre, alors que l’édition 1914-1915 du championnat d’Angleterre, la 27e du nom, débute, les Britanniques ont déjà perdu presque 7 000 des leurs en Belgique et dans le Nord. Ils en perdront encore 7 000 en septembre sur la Marne. Dès août, pour favoriser le volontariat et combler les pertes, la formule des pals battalions, ou bataillons d’amis, unités constituées d’hommes enrôlés ensemble dans des bureaux de recrutement locaux, avec la promesse de pouvoir combattre aux côtés de leurs amis, voisins, collègues ou partenaires de sport, est inventée. C’est un succès : 300 000 engagements sont enregistrés en août, 150 000 de plus en septembre.

Malgré cette mobilisation, la FA refuse de cesser ses activités, décision qui fait scandale. Une circulaire de la Ligue britannique expose alors que « En raison de l’important nombre d’hommes appelés sous les drapeaux pour la guerre et de la mobilisation remarquable des volontaires qui s’enrôlent pour rendre service à la patrie, il devient apparent que cela provoque des difficultés aiguës et croissantes à certains clubs. […] Estimant que c’est le désir des clubs de proposer un antidote à la guerre, réalisant que notre compétition serait un service national pour préserver le moral et lutter contre toute tendance à paniquer et par respect pour les contrats entre les clubs et les joueurs, le Comité a toujours et unanimement approuvé le début du championnat selon le calendrier prévu. »


Les footballeurs sous le feu ... des critiques


Le Ministère de la guerre autorise alors la FA à poursuivre les matchs si cette dernière ne met

pas d’entraves aux joueurs désireux de se porter volontaires pour aller sur le front. De par leur statut professionnel, les footballeurs bénéficient d’un contrat d’un an et ne peuvent rejoindre l’armée britannique sans l’assentiment des clubs, au contraire des autres sportifs, tels les rugbymen, amateurs, qui doivent partir prendre l’uniforme en masse. Lorsque l’illusion d’une guerre courte se dissipe, ces privilèges sont alors dénoncés par les intellectuels, à commence par le « père » de Sherlock Holmes, Arthur Conan Doyle ( « Si un footballeur a des membres puissants, qu’il s’en serve sur le champ de bataille  » ) ou l’historien Albert Pollard ( « Nous avons vu, avec indignation et alarmés, la persistance des clubs de la FA à faire de leur mieux pour l’ennemi. […] Chaque club qui emploie un joueur professionnel corrompt une recrue qui serait bien nécessaire pour l’enrôlement, et chaque spectateur qui paye son entrée contribue grandement à la victoire de l’Allemagne » ).

Très rapidement, la FA comprend que plus aucune alternative n'existe. Le 24 avril 1915, jour de la finale de la Cup entre Sheffield United et Chelsea à Old Trafford, lord Derby, chargé de remettre le trophée, signifie aux joueurs qu’il est temps de jouer « un jeu plus dur ». Le député, qui a justement inventé la formule des pals battalions résume ainsi les critiques des milieux conservateurs opposés au professionnalisme. Au terme de la saison, la FA décide, enfin, d’interrompre toutes les compétitions, mettant en suspens le système de promotion/relégation en attendant qu’une décision soit prise au sortir de la guerre.


Le bataillon des footballeurs


Quelques mois plus tôt, le 15 décembre 1914, le War Office avait décidé de créer le Footballers' Battalion, le 17e bataillon du régiment du Middlesex, sous le commandement de Frank Buckley, joueur de Bradford City et international anglais. Des dizaines de footballeurs, dont l'intégralité du club de Clapton Orient, club de Second division, s’étaient alors enrôlés tout en continuant de s'entraîner quotidiennement, autorisés à rentrer dans leur club chaque week-end pour jouer les matchs restants dans la saison. Pas moins de 235 joueurs professionnels britanniques s’y engageront, sans compter les nombreux fans, pour un total de 600 hommes. Débarqué en France le 18 novembre 1915, le bataillon participera aux batailles de Loos, dans le Nord, de la Somme, de Flers-Courcelette d’Arras puis d’Oppy. Il comptera 22 morts sur les 132 professionnels encore affectés au 10 février 1918, date de sa dissolution. En mai 1915, un deuxième bataillon, le 23e bataillon du régiment du Middlesex, viendra compléter le premier. En Irlande, même topo : après une saison 1914-1915 disputée de façon normale, le championnat s’interrompt, laissant toutefois la place à une compétition non officielle à l’échelle de l’Irlande du Nord de 1915 à 1919 avec les mêmes clubs.


L’Écosse, l’histoire folle de Hearts of Midlothian


Mais c’est en Écosse, à Édimbourg la capitale, malgré l’apparente indifférence de la Ligue qui refusera toujours de s’interrompre et jouera durant tout le conflit, que s’écrit la plus belle des histoires de ces pals battalions. Alors que le club local de Hearts of Midlothian caracole en tête du championnat en novembre 1914, pas moins de 16 joueurs de l’équipe, ainsi qu’environ 500 supporters décident de s’engager pour former le 16e bataillon du Royal Scots. Ils sont imités par un joueur et 150 fans d’Hibernian, 7 joueurs de Raith Rovers, plusieurs autres de Falkirk, Dumferline, East Fife et St-Bernard et quelques autres sportifs, parmi lesquels plusieurs rugbymen. Cette belle preuve de patriotisme aura des répercussions sur la vie du club de Hearts. D’abord, bien sûr, sur les résultats sportifs immédiats. Le départ sur le continent ne devant intervenir qu’après un entraînement militaire intense de 8 mois conjugué avec la continuation du championnat, Hearts verra sa belle avance fondre au dernier moment au profit du rival, le Celtic Glasgow. Invaincus depuis le 10 octobre 1914 mais épuisés par les efforts de la préparation militaire, ils seront défaits d’abord le 20 février 1915 à domicile par les Glasgow Rangers puis, surtout, lors de l’avant-dernière journée par St-Mirren, au lendemain d’une marche de nuit de 10 heures qui aura mis sur le flanc pas moins de six engagés… Ce qui fera dire au très sérieux Edinburgh Evening News « Les deux clubs de Glasgow, n’ont pas engagé un seul homme à l’armée ; il n’y a qu’un champion d’Écosse, et ses couleurs sont marron et kaki. » Mais surtout, plus que les résultats sportifs, c’est le bilan humain qui sera très lourd. Pris séparément, le club de Hearts of Midlothian cumule huit morts (six du 16e bataillon plus deux autres) et huit invalides (blessés parfois plusieurs fois), ce à quoi il faut ajouter quatre autres anciens du club tombés eux aussi au champ d’honneur. Sur les 35 footballeurs volontaires du 16e bataillon du Royal Scots, huit mourront dans les tranchées de la Somme, dont sept le même jour, lors de la terrible journée du 1er juillet 1916, le premier jour de la bataille, tout comme 229 autres du bataillon (plus 347 blessés), parmi les 20 000 Britanniques fauchés en une seule journée, la plus meurtrière de l’Histoire du royaume...



Par Frédérik Légat


Une histoire à retrouver dans le dernier livre de Frédérik Légat "Géopolitique du Football 1900-1939" paru aux éditions Bibliomonde.

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