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Rétro 1932 - 1933 : La leçon de football autrichienne

Le 12 février 1933, le premier championnat de France de l'histoire prenait du repos pour laisser place à un France - Autriche exceptionnel. Récit d'une rencontre historique.

Lutte de capitaines entre l'autrichien Rainer et le français Langillier !

Premier grand test pour le football professionnel à la française


Voilà près de six mois que la France du football attendait cela. En septembre dernier, le premier championnat professionnel de l'histoire était lancé dans l'espoir de permettre au football français d'enfin progresser sur le plan international. Avec les pros, nous disait-on, fini les humiliations trop souvent subies par nos footballeurs depuis plusieurs années, la dernière en date étant la défaite 6-3 en Roumanie en juin dernier. Désormais, le football hexagonal serait synonyme d'entraînement, de tactique et de progrès constant. De telles promesses demandaient à être confrontées à la réalité des faits et c'est désormais chose faite : dimanche, l'équipe de France recevait l'Autriche pour son premier match depuis l'avènement du professionnalisme. Et si elle a montré de belles choses, elle reste encore très loin d'un football autrichien s'approchant de plus en plus de la perfection...


La composition française



Depuis plusieurs semaines, la composition d'équipe pour laquelle allaient opter Gaston Barreau et ses collègues du comité de sélection suscitait de nombreuses conversations. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que ces discussions ne sont pas prêtes de prendre fin. En effet, beaucoup se sont étonnés que, face à un tel adversaire, l'équipe de France ait été tant remodelée par rapport à sa dernière sortie en juin dernier. C'est bien simple, sur les onze joueurs ayant débuté le dernier match des Bleus face à la Roumanie, seuls Mairesse et Kaucsar étaient encore présents dimanche face à l'Autriche. En alignant René Gérard (18 ans), Jean Nicolas (19 ans), Roger Rio (19 ans), ou encore Marcel Kauffmann (22 ans), le comité de sélection a fait le pari risqué de miser sur la fougue de la jeunesse. Un choix qui s'est avéré finalement payant pendant une mi-temps avant que les Français ne cèdent devant la rapidité du jeu autrichien.


L'autre aspect intéressant de cette composition d'équipe est qu'elle ne fait pas, et c'est le moins que l'on puisse dire, forcément la part belle aux joueurs des équipes professionnelles les plus en forme du moment. Si le néo-international Robert Défossé et le défenseur central Jules Vandooren sont là pour rappeler la belle saison de l'Olympique Lillois, on peut s'étonner de ne voir aucun joueur de l'OM, deuxième du Groupe A, ou de Cannes et Antibes, co-leaders du groupe B. Respectivement 2ème et 3ème au classement des buteurs de notre championnat, Pierre Fecchino (AS Cannes) et Joseph Alcazar (OM) auraient pu prétendre à une place dans l'attaque française mais on leur a préféré le jeune buteur rouennais Jean Nicolas, qui ne participe pas au championnat professionnel avec son club. Sa présence, ainsi que celle de son coéquipier Roger Rio, montre bien que, dans l'esprit du comité de sélection, les "pros" ne constituent pas encore l'élite intouchable du football français.


La composition autrichienne




Du côté autrichien, Hugo Meisl a concocté une équipe sans aucune surprise. Des onze joueurs qui firent sensation en ne s'inclinant que d'un petit but en Angleterre en décembre dernier (4-3), seul Fritz Gschweidl a été remplacé au poste d'intérieur par Frantz Weselik du Rapid de Vienne. Pour le reste, la colonne vertébrale de l'équipe est toujours présente : Hiden dans les buts est un des meilleurs gardiens d'Europe, Rainer, malgré sa lenteur, est un défenseur de tout premier ordre, Smistik, en demi-centre, est le point d'équilibre du Wunderteam et Sindelar, devant, en est l'artiste. (Pour en savoir plus sur le jeu et la tactique de cette légendaire sélection autrichienne, nous vous invitons à consulter le "Tableau Noir" que nous lui avons consacré.)


La partie


Le "toss" est remporté par Rainer qui, suivant les consignes de son sélectionneur, choisit de joueur la première mi-temps avec le vent de face. Poussés par Eole, les joueurs Français débutent le match tambour battant. S'ils ne peuvent rivaliser techniquement avec leurs adversaires, ils redoublent d'efforts pour compenser ce déficit. Au milieu de terrain, Delfour est impressionnant tandis que Mairesse, comme à son habitude, est sur tous les ballons et harangue ses coéquipiers. Néanmoins, ce sont bien les Autrichiens qui se procurent les meilleures mais Défossé s'interpose par trois fois face à Sindelar, Weselik et Schall. Le match est rythmé et, aux attaques placées du Wunderteam orchestrées par Smistik ou Sindelar, les Français répondent par des contre-attaques quelques peu désorganisées mais qui, par leur vitesse, mettent plusieurs fois en danger la défense adverse. A la 26ème minute, Roger Rio, blessé est contraint de céder sa place à Robert Mercier, l'attaquant du club Français. Cette sortie n'est pas réellement un coup dur car les deux jeunes intérieurs français que sont Rio et Gérard souffraient énormément depuis le début de la rencontre.


Cinq minutes après ce remplacement, c'est toutefois l'Autriche qui se crée la meilleure occasion de cette première période. A la suite d'un superbe double une-deux avec Sindelar, Anton Schall trouve la transversale de Défossé. Impressionnant de calme pour sa première sélection, le portier de l'Olympique Lillois a la baraka ! Le jeu se poursuit sur le même rythme jusqu'à la mi-temps. Pendant ces 45 minutes, les Français, et notamment Mairesse, Delfour et Défossé, ont été des modèles de générosité et de débauche d'énergie. Mais peuvent-ils tenir jusqu'au bout?


Le début de la seconde période laisse penser aux 45 000 spectateurs du Parc des Princes que oui. Revigorés après les quinze minutes de pause, les Tricolores partent à l'assaut du but de Hiden. Le jeune Jean Nicolas, particulièrement impressionnant du haut de ses 20 ans, efface Sesta et Rainer et pousse Hiden à la parade. Corner, le Parc des Princes s'enflamme. Pendant dix minutes, les Bleus poussent malgré le vent de face et font le siège du but de Hiden. En vain. Vent dans le dos, les Autrichiens reprennent le contrôle du jeu et voient les Français baisser le pied physiquement. Et ce qui devaient arriver arriva. A la 64ème minute, Sindelar reçoit le ballon dos au jeu à l'angle de la surface à la suite d'un joli travail de Zischek sur le côté droit. La star du onze autrichien contrôle, se retourne, jette un coup d'œil au centre et finalement, adresse une merveille de ballon piqué du gauche qui va se loger dans la lucarne droite d'un Défossé mystifié. Le Parc des Princes, subjugué par tant de classe, ovationne celui que l'on surnomme "l'homme de papier".


Cette fois, la France ne reviendra pas. Malgré toute la rage d'un Mairesse refusant la défaite, il n'y a plus qu'une équipe sur le terrain. Complètement usés, les Français encaissent trois nouveaux buts dans les vingt dernières minutes par Zischek, Weselik et Vogl. Score final 4-0.


Les merveilles de Sindelar, la hargne de Mairesse


Alors au final, que retenir de ce premier match international depuis l'avènement du professionnalisme ? Et bien tout d'abord que la France est sur la bonne voie. Combattive au possible, cette équipe possède un cœur énorme qui peut lui faire déplacer des montagnes. Toutefois, comme l'a justement souligné Hugo Meisl après la rencontre, "jamais volonté et courage n'arriveront à suppléer la technique". C'est pourquoi, dès aujourd'hui, le football français dans son ensemble doit faire un véritable travail concernant l'entraînement, encore trop négligé dans certains clubs, et la tactique. C'est uniquement comme cela qu'il pourra s'approcher un jour de la perfection de l'équipe d'Autriche. Le comité de sélection aussi doit se remettre en question. Si le choix de titulariser le jeune Nicolas à la pointe de l'attaque s'est avéré judicieux, la faillite des jeunes Gérard et Rio au poste d'intérieur doit amener Barreau et ses collègues à réfléchir : lancer des jeunes est une bonne chose mais attention à ne pas les griller !


Enfin, nous conclurons en évoquant les symboles des deux équipes que nous avons vu à l'œuvre à savoir Matthias Sindelar et Jacques Mairesse. Dimanche, le premier cité a peut-être offert à la France la plus belle prestation individuelle qui lui ait été donné de voir sur son sol. "Merveille de finesse et d'intelligence" pour reprendre les mots de Gabriel Hanot, "Sindy" a donné une leçon de football aux joueurs français. Avec ses feintes, ses passements de jambes, son merveilleux jeu long mais aussi sa capacité à se retrouver toujours bien placé, l'avant-centre autrichien est probablement ce qui se fait de mieux au monde actuellement. A ce sujet, on félicitera d'ailleurs notre demi-centre Kaucsar, au marquage de Sindelar, de ne s'être jamais découragé malgré la classe de son adversaire. A sa place, beaucoup auraient rapidement baissé les bras !


Enfin, dans un tout autre registre, un mot sur notre "Jacquot" Mairesse. S'il n'est pas le plus fin des défenseurs, le grand Jacques a été exceptionnel de courage et de rage dimanche. Refusant de s'avouer vaincu, il a jeté toutes ses forces dans la bataille et réalisé un match merveilleux. Suffisant pour le satisfaire ? Bien sûr que non ! Fidèle à sa réputation de râleur invétéré, le défenseur du Red Star était encore en train de ruminer dans les vestiaires pendant de longues minutes après le coup de sifflet final. Présent dans le vestiaire, le gardien havrais André Postel s'en amusait d'ailleurs auprès des journalistes de L'Auto : "Il a fait une partie magnifique et il n'est pas content. Il n'est jamais content de toute façon". Sacré Jacquot !

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