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Rétro Saison 1932 - 1933 : Antibes - SC Fives, un "VA - OM" avant l'heure !

Alors que la finale du championnat 1932-1933 devait opposer Antibes à l'Olympique Lillois, le Bureau de la Fédération Française de Football a décidé de déclasser les antibois pour une sombre histoire de corruption. Retour sur l'affaire qui a mis le feu au football français.


La seule image disponible du "match de la honte". Le Miroir des Sports, 2 mai 1933. Gallica

Préambule


La saison 1932-1933 marque le début d'une nouvelle ère pour le football français puisqu'elle coïncide avec l'adoption du professionnalisme et les débuts du championnat de France (pour en savoir plus, notre article sur cette adoption controversée est disponible ici). Pour cette première saison, les vingt clubs de l'élite sont séparés en deux groupes de 10, les vainqueurs de chaque groupe s'affrontant en fin de saison pour se disputer le titre de champion de France.


Quand il n'y en a plus...


On pensait en avoir fini. Le week-end dernier, le championnat de France avait délivré son verdict : l'Olympique Lillois, vainqueur du groupe A, allait affronter l'Olympique Antibois, lauréat du groupe B, pour la grande finale du 14 mai prochain. Mais alors que la fête promettait d'être belle, une véritable bombe lancée par le Bureau de la F.F.F. hier est venue tout remettre en questions : pour une sombre affaire de corruption, Antibes est éliminé du championnat de France et sera remplacé par l'AS Cannes en finale. Ce triste dénouement, qui vient donner du grain à moudre aux nombreux détracteurs du professionnalisme est la conséquence d'une rivalité malsaine, née il y a quelques mois de ça entre l'AS Cannes et Antibes. Retour sur un triste feuilleton...


La rivalité Cannes - Antibes


Onze kilomètres, deux points et tout un monde. Voici ce qui séparait, au printemps 1933, l'AS Cannes et son nouveau rival l'Antibes Olympique. Entre les deux voisins, tout avait pourtant bien commencé. Dès le début du championnat, ils avaient conclu verbalement un "pacte de non-agression" sur le marché des transferts, sachant très bien que, la faible distance entre les deux villes pouvaient facilement inciter les joueurs à partir pour le club le plus offrant. Toutefois, et l'histoire le montre, les "pactes de non-agression" ne sont pas faits pour résister à l'épreuve de la compétition et de la concurrence. Ainsi, à la fin du mois d'avril, la volonté d'entente cordiale affichée en début de saison de la part des deux clubs avait totalement volé en éclat.


Opposés en championnat à un mois de la fin du championnat, les deux équipes étaient alors au coude à coude dans le groupe B puisque seulement deux points séparaient l'AS Cannes, leader, de son dauphin antibois. Bien décidés à revenir sur le rival cannois, Antibes pensait pouvoir compter sur un renfort de poids pour cette rencontre : débarqué en début de saison en provenance de Hongrie, l'attaquant Karoly Kovacs avait enfin obtenu l'autorisation de sa fédération pour évoluer avec sa nouvelle équipe. Une aubaine qui semblait un peu trop belle pour être vraie...


Le haut-parleur de la discorde


N'ayant pas obtenu les preuves suffisantes de la qualification de Kovacs, l'AS Cannes menaça alors de déposer une réclamation si l'avant-centre hongrois était aligné par Antibes lors de la confrontation entre les deux équipes. Cette décision provoqua une grande colère de la part des dirigeants antibois. Résignés à laisser Kovacs sur la touche au dernier moment, ils firent passer un message dans le haut-parleur de leur stade pour dénoncer "l'attitude inamicale" des dirigeants adverses, laissant ainsi le club cannois subir les foudres du public. Disputée dans une ambiance électrique, la rencontre se solda par une courte victoire d'Antibes, qui rejoignit alors son adversaire en tête du classement.


C'est dans ce climat de rivalité exacerbée entre deux voisins devenus ennemis qu'allait éclater la première affaire de corruption de l'histoire du championnat de France. Lors de l'ultime journée disputée la semaine dernière, Antibes recevait Fives, club de l'agglomération lilloise, dans un contexte extrêmement tendu. Et, avant cette rencontre, le fameux haut-parleur du stade antibois allait encore faire parler de lui. A quelques minutes du début de la rencontre, celui-ci annonça à des supporters chauds bouillants que l'AS Cannes avait promis 500 francs à chaque joueur du SC Fives en cas de victoire. Huées dans les travées. Poussés par des supporters survoltés, Antibes domina largement les nordistes et s'imposa sur le score de 5 buts à 0.


Défaits dans le même temps par Sochaux, l'AS Cannes terminait 2ème et voyait ses rêves de titre s'envoler. Déçus de ce dénouement sportif, les dirigeants cannois apprenaient en plus avec stupéfaction les graves accusations portées par le haut-parleur du stade d'Antibes. Décidés à laver leur honneur, ils portaient réclamation devant la Fédération et étaient bientôt rejoints dans leur démarche par les dirigeants fivois. Toutefois, en plus de réfuter les accusations des antibois, le président du SC Fives Louis Henno apportait des éléments nouveaux : il accusait l'entraîneur d'Antibes d'avoir tenté de corrompre ses joueurs.


Le drôle de voyage de Monsieur Valère


Passé d'accusateur à accusé, le club d'Antibes se retrouvait dans une situation plus que délicate. Si les accusations de ses dirigeants envers les dirigeants cannois ont très vite été déclarées calomnieuses, Antibes a eu beaucoup plus de mal à justifier le déplacement de son entraîneur Valère dans le Nord à quelques jours de la rencontre. Personnage assez mystérieux, Valère se serait déplacé à Lille afin de proposer aux joueurs fivois ainsi qu'à Henno lui-même de laisser filer la rencontre. Pour le Bureau de la F.F.F., les tentatives de corruption de l'entraîneur ne font aujourd'hui plus de doute. Evoquant des propos prononcés sur le ton de la "plaisanterie", Valère n'a rien fait pour améliorer sa défense. Face à ces graves accusations, le Bureau s'est réuni en urgence et, au terme d'une réunion d'une heure, a décidé de l'exclusion d'Antibes du championnat de France ainsi que de la suspension de plusieurs de ses dirigeants dont le fameux Valère.


Dans les rues d'Antibes


Du côté d'Antibes, l'annonce de la F.F.F. a créé un véritable tremblement de terre. Dès l'officialisation de l'exclusion du club, plusieurs centaines de supporters se sont réunis dans les rues pour se rendre à la mairie afin d'obtenir, avec succès, le soutien officiel de l'édile. Toutefois, malgré les protestations populaires et politiques, la Fédération ne reviendra pas sur sa décision.


Si elle suscite une véritable colère à Antibes, signe de l'importance prise par le football dans la société, l'affaire de corruption qui entache cette fin du premier championnat professionnel de l'histoire permet aux détracteurs du professionnalisme de revenir sur le devant de la scène. Demeurés discrets devant le succès de cette première édition, ils profitent de ce scandale pour relancer leur cabale contre le football pro.


Ainsi, dans le Figaro, André Reichel, neveu de l'apôtre de l'amateurisme intégral Frantz Reichel, évoque cette affaire dans des termes très durs pour le football professionnel. Il écrit : "Constatons les faits une fois encore mais ne nous étonnons pas. Le professionnalisme, la commercialisation du sport, l'appât du gain ont faussé l'esprit des sportifs, celui des dirigeants notamment qui ne reculent plus devant les truquages les plus déloyaux pour triompher."


Reprise par plusieurs journaux, ces critiques viennent mettre à mal un professionnalisme qui ne fait toujours pas l'unanimité. Si l'instauration du premier championnat "pro" de l'histoire a laissé entrevoir des progrès sur le plan technique tout au long de la saison, les difficultés financières de certains clubs ainsi que le succès populaire mitigé laissent encore planer le doute sur le futur du football professionnel en France. Expérience éphémère ou début d'une nouvelle ère, l'avenir du professionnalisme est encore enveloppé de bien des mystères.

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