top of page

Le football à travers les siècles : l'heure des pros (21/X)

Dernière mise à jour : 16 janv. 2022

En 1932, la Fédération Française de Football met fin à une dizaine d'années de débats en adoptant enfin le professionnalisme. Retour sur le tournant le plus important de l'histoire du football français.

Le FC Sochaux en 1932-1933

L'affaire Jooris


En ce début d'année 1925, le football français sort des fêtes avec la gueule de bois. En cause, Henri Jooris, vice-président de la Fédération Française de Football, président de l'Olympique Lillois et de la puissante Ligue du Nord, vient d'être suspendu durant deux années de toute activité liée au football. La raison ? En conflit avec le trésorier de l'Olympique Lillois, Jooris a été dénoncé par celui-ci pour avoir rémunéré deux de ses joueurs : le britannique Buzza et le français Batteau. Très vite, l'annonce de cette sanction divise. Si certains s'en félicitent au nom de la défense de l'amateurisme, d'autres comme l'ancien international Gabriel Hanot dénoncent l'hypocrisie de la sanction. Dans le journal L'Intransigeant, l'ancien défenseur de l'US Tourcoing prend la plume pour défendre le dirigeant déchu : "Quel crime a commis M. Jooris ? Il a payé des joueurs. Comme tous les dirigeants de grands clubs. Comme on le fait directement ou indirectement à Sète, à Marseille, à Rouen, à Strasbourg, au Havre, à Paris et ailleurs. Mais M. Jooris a eu le tort de se faire prendre et le Bureau Fédéral, toujours timoré, lui en a tenu vigueur".


"Le monde se divise en deux catégories..."


"L'affaire Jooris" est caractéristique du débat, longtemps stérile, qui agite le football français au lendemain de la Première Guerre Mondiale. Opposant les défenseurs de l'amateurisme intégral aux partisans du professionnalisme, ce débat met avant tout face à face deux conceptions du sport. Les militants de l'amateurisme défendent un sport désintéressé, où le fair-play et le beau geste ont la part belle, où la compétition est secondaire. En football, une telle vision exclut les joueurs des classes populaires de l'élite puisque, par exemple, ceux-ci ne pourraient jamais s'absenter pendant plusieurs jours de leur travail pour disputer une rencontre internationale à l'étranger. Partisans d'un sport ouvert à tous, les défenseurs des "pros", sont aussi bien plus réalistes concernant la réalité de la situation. Comme le souligne Hanot, en 1925, tous les grands clubs rémunèrent clandestinement leurs joueurs, ces derniers devenant ainsi des "amateurs marrons". Parfois, cette rémunération se fait directement "sous le manteau" tandis que dans d'autres cas, les joueurs obtiennent un emploi fictif ou quasi fictif dans l'entreprise du dirigeant de club. Ces avantages concédés aux joueurs permettent souvent aux dirigeants d'attirer celui-ci dans leur club. Pour éviter les réclamations de l'ancien club de la recrue, les dirigeants s'entendent souvent de façon clandestine sur des transferts rémunérés, eux aussi pourtant interdits.

A la Fédération, on est très vite dépassé par l'ampleur du phénomène ce qui explique que les sanctions soient "timorées" pour reprendre le terme de Gabriel Hanot. En effet, il est impossible de sanctionner fermement quand les fautifs représentent la majorité des internationaux et des dirigeants de grands clubs. Partant de ce constat, beaucoup de journalistes et dirigeants de clubs vont donc militer pour l'adoption du professionnalisme, afin de régulariser une situation qui existe déjà dans les faits. Toutefois, à cause de l'attentisme de la F.F.F., la question du professionnalisme va rester en suspens pendant plusieurs années, avant que l'initiative privée d'un dirigeant de club ne fasse définitivement changer les choses.


La professionnalisation du football européen


En 1929, la question du professionnalisme en football est devenue commune à la quasi-totalité des fédérations européennes. L'instigateur de cette "professionnalisation" du football européen n'est autre qu'Hugo Meisl, que nos lecteurs assidus commencent à bien connaître. Fondateur de la première Coupe d'Europe de l'histoire, de l'ancêtre de l'Euro et sélectionneur du légendaire Wunderteam autrichien, Meisl est l'homme fort du football européen des années 30. Dès 1924, il avait réussit à obtenir l'instauration du football professionnel en Autriche et cette décision avait fait tâche d'huile : l'Espagne, la Hongrie, la Tchécoslovaquie, la Belgique... tous ont suivi, avec succès, l'exemple autrichien. En France, la bonne volonté de dirigeants tels que Georges Bayrou de Sète ou de journalistes comme Gabriel Hanot se heurtent à la voix d'un Frantz Reichel, influent journaliste et dirigeant sportif, porte-parole de l'amateurisme intégral. En position de médiateur entre les deux camps, la F.F.F., elle, choisit le statut quo et ne semble pas décider à bouger tant que personne ne lui forcera la main.


Peugeot roule pour les pros


Le déclic va finalement intervenir grâce à l'action de Jean-Pierre Peugeot, président de l'entreprise du même nom et fondateur du FC Sochaux en 1928. Attiré par la popularité du football (et donc son attractivité d'un point de vue économique), Peugeot a un projet : il veut monter une équipe de véritables vedettes afin de lui faire disputer de grands matchs contre des équipes étrangères, espérant ainsi toucher d'importantes recettes. Fait exceptionnel, il annonce ouvertement que les joueurs recrutés seront rémunérés, une première. Ainsi, à l'été 1929, Sochaux recrute des joueurs internationaux venus de toute l'Europe. Les Anglais Easatman, de James, Bert et Miller, le Suisse Lehmann, les Hongrois Rainer et Boros ainsi que le futur recordman de sélections en Bleu Etienne Mattler : tous rejoignent la Franche-Comté durant cette intersaison. En 1930, en plus de poursuivre ses achats, Peugeot crée une toute nouvelle compétition : la Coupe Sochaux. Pour s'y inscrire, deux conditions sont nécessaires : il faut être un club d'envergure et promettre son adhésion à un futur projet de championnat professionnel. La compétition séduit et réunit quelques uns des plus grands clubs de l'époque : le Racing, l'Olympique Lillois, le Red Star, l'OM et donc Sochaux. Cette fois, la F.F.F. ne peut plus rester indifférente puisqu'il existe désormais un risque que ces clubs s'affranchissent de son giron pour créer leur propre championnat professionnel. Acculée, la Fédération de Jules Rimet n'a plus d'autres choix que d'adopter le professionnalisme.


Les premiers pros


« Le conseil national du 16 janvier fera date. L’organisation du professionnalisme est chose faite. » Dans son édition du 21 janvier 1932, l’hebdomadaire Football ne s’y trompe pas : le football français est bel et bien à un tournant de son histoire. Après plusieurs années de débats souvent houleux, la Fédération Française de Football a enfin décidé d’adopter le professionnalisme, près de cinquante ans après les pionniers anglais. Cette décision s'accompagne de la création de la Division 1, championnat national destiné à être destiné par les équipes professionnelles. De façon surprenante, ce n'est pas le FC Sochaux mais l'Olympique Lillois qui triomphe. Vainqueur du groupe A, le grand club lillois d'Henri Jooris l'emporte 4-3 face à l'AS Cannes, vainqueur du groupe B, en finale du championnat. Dès 1934, la F.F.F. abandonnera ce format et instaurera un championnat composé d'une poule unique. Outre la création de la D1, l'adoption du professionnalisme en France s'accompagne de l'apparition d'une toute nouvelle profession, celle de footballeur professionnel. Pour beaucoup de joueurs, ce changement de réglementation ne permet que de régulariser leur situation puisqu'ils étaient déjà rémunérés avant 1932. D'ailleurs, la majorité des joueurs de football continuent d'avoir un travail à côté et peu considèrent leur activité de footballeur comme un véritable métier. Le plus souvent, les joueurs privilégient ainsi leur deuxième carrière, plus stable et surtout plus durable. Jusqu'aux années 50, la carrière de footballeur va donc être considérée comme "un plus" par les joueurs, une source de revenus supplémentaires très appréciable pour les étudiants ou les ouvriers par exemple. N'ayant pas conscience d'appartenir à un véritable corps de métier, les joueurs n'ont pas toujours une grande "conscience professionnelle" et rechignent à faire valoir leurs droits. Hormis la tentative éphémère de création d'un syndicat par le révolté Jacques Mairesse en 1936, il faudra attendre 1961 pour voir les footballeurs français créer l'UNFP, premier grand syndicat des joueurs professionnels.


Pour en savoir plus sur le sujet, Foot Universal vous conseille :


- A. WAHL, P. LANFRANCHI, Les footballeurs professionnels des années trente à nos jours, Hachette, 1995.


Pour retrouver les autres épisodes de notre série "Le football à travers les siècles", c'est ici que ça se passe :


310 vues0 commentaire

Comments


Ancre 1
bottom of page