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Pelé : Le Roi est mort, vive le Roi ?

Disparu le 29 décembre dernier, le Roi Pelé s'en est allé avec son étiquette de "plus grand joueur de tous les temps" collée au dos. Une étiquette méritée ? Foot Universal s'est posé la question en se penchant sur ce débat sans fin. Alors, c'est qui le plus grand ?

Pelé et Lionel Messi, les deux plus grands de tous les temps ?

Il est chaud ce mois de juin 1970 … Sur les pelouses du Mexique certes, mais aussi sur le gravier noir de la cour de l’école d’Avricourt, petit village de Moselle, où les parties de ballon s’éternisent. C’est qu’il n’est pas toujours facile de les départager ces gamins de 7 à 17 ans, surtout quand un Dudule ou un Dandok crie une énième fois ‘’allez, but vainqueur’’, et ce, avant qu’une maman fatiguée de rameuter sa troupe, ne se décide à venir chiper un de ces vieux pull-overs ou autres anoraks qui font office de poteau. Ce soir, ce sera donc ‘’pas de gagnant’’, mais à ce que cela ne tienne ! Demain sera un autre jour, et ces deux équipes hétérogènes se donneront rendez-vous après l’heure des devoirs bâclés, avec sans doute un effectif plus ou moins réduit, car ici, le carton rouge est synonyme de ‘’puni ou de privé de sortie’’;

- T’es qui toi au fait ?

- Bah, moi j’suis Rivelino

- D’acc et, toi ?

- Moi, j’suis Becken’

- Et moi, j’prends Müller !

- Ah, non Müller, c’est moi…

- Non, c’est moi, toi t’as qu’à prendre Revelli…

- Bah, non Revelli, il est nul… et pis j’veux pas d’français…

- Laisse alors, prends Müller et moi je serai Pel… ‘’ !

- Mais NOOON, pas Pelé, Pelé, c’est pas possible !!!’’


Il n’y aura donc pas de Pelé ce soir-là comme tous les autres soirs au stade Aztec d’Avricourt. Ce n’est pas concevable en fait. Car on ne peut s’identifier qu’à des mortels, et Pelé lui, semble tutoyer les Dieux. Non ce Pelé, il n’est pas de notre monde.

En fait, du haut de mes huit ans, le premier sens qu’aura éveillé en moi Pelé sera plutôt auditif que visuel. Pelé ! Un nom qui résonne dans mes oreilles comme le claquement d’un ballon qui heurte une transversale. Il revient aussi comme un boomerang à chaque évocation de ce jeu qui certes me fascine, mais que je n’ai pas encore la capacité d’appréhender dans toute sa dimension. Et puis de toute façon, je suis comme tout le monde, et tout le monde ici sait qui est Pelé. Même celles et ceux qui ne connaissent rien au foot ! Du curé Germain au grand Benoît, et de la petite Agnès au Père Pêcheur, le voisin d’en face, qui a pourtant perdu la vue depuis belles lurettes… Mais Dieu n’a pas besoin qu’on le voit pour exister… C’est ainsi que sans l’avoir quasiment vu jouer, et sans qu’il ne m’ait véritablement fait rêver, j’ai grandi avec cette conviction que Pelé était le plus grand footballeur de tous les temps. Comme une leçon apprise dans un livre d’Histoire, où les figures quasi sacrées de Charlemagne, de Napoléon ou de Charles de Gaulle ne pouvaient être écornées.


Faute d’images comparatives et de références, c’est donc avec cet imaginaire que je construirai mes croyances. Je ne peux alors appréhender autrement Pelé que comme un extra-terrestre qui réussit tous ses dribbles, marque à chacun de ses tirs, ne rate aucun de ses matches, et ridiculise même involontairement ses adversaires tant il les domine. Je confonds alors excellence et perfection. Et c’est sans doute pour ces raisons que je ne peux recevoir les arguments de mon propre père qui ose mettre Alfredo Di Stefano ou encore Ferenc Puskas dans la balance. Je verrai plus tard qu’outre son immense palmarès en club, Di Stefano a aussi un volume de jeu plus élargi et un leadership bien plus prononcé que celui de Pelé. Quant à Puskas, comment ne pas considérer ses réussites dans ses deux carrières hongro-madrilènes, qui se greffent à une efficacité hors norme. Est-ce pourtant suffisant pour les voir contester la prétendue suprématie du n°10 brésilien ?

Mais alors que Pelé semble gérer son capital, je découvre soudain un hollandais volant qui balaie tout sur son passage. C’est un ouragan, une révolution. Jamais on n’avait vu ce type de joueur, si fluide, si rapide, si inspiré, si libéré, si conquérant. Cruyff joue comme un Di Stefano équipé d’un overdrive. Il épouse ainsi son époque à haute dose de vitesse, d’ambition et d’insolence. Un tel talent va donc mettre à mal le statut de Pelé. Mais Cruyff aura aussi ses travers, et paiera parfois cher son arrogance. Il se dispersera aussi parfois un peu trop sur le terrain au point d’oublier que marquer des buts est bien en fait la finalité de ce jeu. Beckenbauer, son principal rival, malgré son charisme, son élégance, sa facilité, sa polyvalence, ne jouera toutefois jamais dans la même cour : bien qu’étant un joueur résolument tourné vers l’offensive, le Kaiser ne pourra donc convoiter ce trône, car d’emblée handicapé par sa condition de défenseur, si génial soit-t-il.


Pendant ce temps, de l’autre côté de l’Atlantique, se murmure déjà la naissance d’un nouveau Pelé. Celui-ci serait blanc. Mais malgré ses talents de créateurs et de buteurs qui n’ont certes pas toujours été reconnus à leur juste valeur, Zico ne parviendra pourtant jamais lui non plus à menacer le Roi. Un gamin venu des quartiers miséreux de Buenos-Aires semble en revanche être doté du talent qui lui permettrait d’y songer. J’ai fait la connaissance de Diego Maradona par hasard lors d’un mini-reportage diffusé un soir à Téléfoot. Alors âgé d’à peine 16 ans, le Pibe de Oro honorait sa première sélection. On le voyait dribbler quelques-uns de ses adversaires hongrois du jour dans un mouchoir de poche. Et il se disait déjà que celui que je ne voyais que comme une attraction était bien promis à un avenir doré. Contrairement à Pelé, Maradona m’aura apporté tant de joie par la suite qu’il m’est difficile de rester objectif. Son toucher de balle était absolument magique, mais même en faisant volontairement abstraction de ses excès et de son parcours chaotique afin de ne pas déprécier son seul génie, Maradona avait-t-il dans son armoire de vestiaire, une panoplie aussi complète que celle de Pelé ?

Si on évoque justement le joueur accompli, Platini peut alors s’inviter au débat. Le lorrain savait jouer juste, possédait un bagage technique sans faille, une vision du jeu alors inégalée, un sens du but remarquable, doublé d’une forte personnalité. Mais bien moins précoce que les Pelé ou Maradona, il lui manquait aussi sans doute cette capacité d’explosivité que possédaient ses deux concurrents, qui savaient être plus percutants quand il fallait bousculer et pénétrer des défenses bien en place.

Je verrai ensuite éclore différents phénomènes. Quand les premières images du brésilien Ronaldo apparurent sur mon petit écran, je me suis dit ‘’whaouh, c’est un joueur de Playstation !’’ Et à force de déstabiliser les défenses de par ses dribbles chaloupés accomplis à une vitesse folle, Ronaldo finira par marquer son époque. Mais s’il a montré ses aptitudes à savoir élargir son registre suite à ses différentes blessures, son football était assurément plus stéréotypé que celui de Pelé, tout en étant plus carencé dans le jeu aérien. Son contemporain Zidane fut quant à lui un formidable manieur de ballons, étant peut-être même par séquence, tout aussi spectaculaire que Pelé, mais la lecture comparative de leurs statistiques en matière d’efficacité siffle la fin du match avant même de l’avoir commencé.


Ce n’est pas en revanche le cas des deux monstres sacrés de la dernière décennie : Cristiano Ronaldo, à la fois athlète, dribbleur et buteur, présente de surcroit comme son compère Lionel Messi, un indice de performance au plus haut niveau sur la durée que même Pelé n’a pas su égaler si on considère que ce dernier était déjà en pré-retraite sous les couleurs du Cosmos de New-York. Mais bien qu’étant un attaquant parmi les plus complets de tous les temps, Cristiano Ronaldo semble en revanche plus prévisible que Pelé, et surtout, ne possède pas son talent de créateur. C’est ainsi que les 50 ans de règne de Pelé ne seraient toujours pas véritablement contestés à l’heure où il rejoint les Puskas, Di Stefano, Cruyff, et autres Maradona au Panthéon des étoiles éternelles, si ce diable de Messi, synchronicité troublante, n’était pas sorti au même moment de sa boite Coupe du Monde en main.

Est-ce alors vraiment le moment de crier ‘’Le Roi est Mort, Vive le Roi ?’’ Sans doute si on ne considère que la capacité de l’argentin à perforer une défense, à conserver le ballon dans de très petits espaces, ou encore à trouver des angles de passes improbables. Et si Messi est assurément meilleur que Pelé dans tous les domaines qu’il maitrise, dribble et couverture de balles notamment, son sens du but qui est certes exceptionnel est sans doute moins remarquable quand il est positionné dans des secteurs de jeu moins favorables à son expression. Le parisien semble aussi en déficit dans le domaine physique, avantage qui permettait à Pelé, en tant qu’athlète hors norme, de se montrer parfois plus explosif, d’être moins contraint dans le jeu de contact, et de pouvoir explorer et exceller dans des domaines interdits à Messi, le jeu aérien notamment. La valeur intrinsèque globale de Pelé en fait donc encore sans doute à ce jour ce qui s’est fait de mieux en matière de footballeur. Non pas parce qu’il était le plus tueur de tous les buteurs, ni le plus génial de tous les dribbleurs, ni le plus solide de tous les athlètes, ni le plus influent de tous les leaders, ni le plus créatif de tous les playmakers, mais bien parce qu’il figurait parmi les meilleurs dans tous ces domaines, et qu’il savait, mieux que quiconque, faire le bon choix. Passe ou dribble ? Tir ou feinte ? La plus grande qualité de Pelé était en fait de savoir jouer juste.


J’ai revu ensuite tous ses exploits archiconnus de tous les internautes. Des florilèges de buts, d’actions et de gestes qui se succèdent souvent sans aucune cohérence, mais qui méritent cependant quelques arrêts sur image, ne serait-ce que pour évaluer la technique propre et sans déchets du génie brésilien, à commencer par la qualité de ses contrôles et de ses prises de balle. Une occasion aussi pour apprécier sa vitesse d’exécution et de décision, mais aussi sa frappe des deux pieds, son jeu de tête, sa détente, sa robustesse, sa lecture du jeu, et son exceptionnel sens du placement. Dans tous les aspects du jeu en fait, une maîtrise totale de son Art.

Ceci étant, hier, comme aujourd’hui, et comme sera demain, le débat de savoir qui est le plus grand restera sans fin. Chacun aura toujours son poulain à défendre, d’autant que la question restera aussi soumise aux émotions, ce qui explique aussi sans doute qu’elle en sera aussi souvent une affaire de génération. Comment aussi comparer les époques ? Quel joueur serait Pelé dans le football d’aujourd’hui joué avec une telle vitesse, un tel impact physique, de telles organisations, dans ces espaces réduits, et en tenant compte de la qualité d’ensemble des gardiens et des défenseurs. Mais quel joueur aurait été dans les années 60 un joueur tel que Kylian M’Bappé, que beaucoup considèrent aujourd’hui à juste titre comme étant celui qui possède le plus de caractéristiques voisines du Roi, s’il avait dû se confronter à tant de défenseurs brutaux biberonnés à la culture du marquage individuel, et ce, sans protection particulière du corps arbitral, dû évoluer dans des stades hostiles sur des terrains caillouteux et des pelouses déchirées avec des maillots irrespirables et des ballons pesant une tonne après la moindre pluie, dû supporter l’impact des longs déplacements en bus ou en train, ou encore déplorer l’absence de toutes ces structures et équipements de pointe qu’il bénéficie, mais aussi de ces staffs techniques et autres équipes médicales qui se mobilisent H24 pour qu’il puisse évoluer dans les meilleures conditions.

Et puis enfin, si la valeur d’un joueur ne peut certes pas se déterminer en fonction de son palmarès, il serait tout aussi inopportun de les dissocier ! Remporter trois coupes du Monde ne peut donc pas être considéré comme anecdotique dans un sport où chaque footballeur de cette dimension essaie d’imprimer ses pas dans les traces d’un Lancelot à la quête du Graal. Ainsi, et même s’il ne faut pas oublier que Pelé était entouré de pointures telles que Garrincha et Didi, puis des Gerson, Tostao, Rivelino ou Jaïrzinho au cours de ses campagnes victorieuses, le brésilien a aussi réussi là où tant d’autres grands ont échoué : Puskas, Eusebio, Cruyff ou encore Platini en savent quelque chose. Cela dit, outre M’Bappé encore, les parcours en Coupe du Monde de Maradona et de Lionel Messi sont bien en tout point tout aussi remarquables, d’autant que les deux génies albicélestes étaient assurément bien moins entourés.


Ainsi, et en tenant compte de tous ces paramètres, et si tous ses concurrents ont bien des arguments à opposer pour lui disputer la première place, je dirais que Pelé remporte malgré tout le match, parce qu’en raison de tout son talent, de tous ses succès, de toutes ses stats, et de sa longévité au plus haut niveau, il ne peut être raisonnablement un numéro 2. Cela n’en fait pas pour autant un numéro 1 par défaut : car si Pelé est une référence, c’est aussi parce qu’il est un pionnier : première star universelle du jeu de football de l’ère moderne grâce à une autre petite lucarne qui le popularise dans le monde entier, la télévision, Pelé fut surtout celui qui inventera tant de gestes et de figures que tous ceux qui viendront après lui ne feront en fait que copier : de par ses inspirations et sa capacité à résoudre tous les problèmes, Pelé, comme le disait Johan Cruyff, est donc bien ‘’le seul footballeur qui a dépassé les limites de la logique’’ !

Si j’avoue quant à moi ne pas déifier Pelé, et si je n’ai jamais vraiment été touché par l’émotion que cet homme pouvait provoquer chez tant d’autres, je pense que c’est parce qu’étant né quelques années trop tard, le brésilien m’a renvoyé son image de figure quasi christique avant celle d’un footballeur. Aussi parce que derrière son beau sourire et ses airs policés, Pelé pouvait aussi se laisser aller à une forme d’arrogance quand un micro se présentait, se désignant lui-même comme étant le plus grand à chacune de ses interviews, tout en entretenant son mythe au point de s’autoriser à comptabiliser la bagatelle de 550 buts non officiels pour faire gonfler ses statistiques. Il sanctuarisera aussi à jamais sa légende après sa fin de carrière en se gardant bien de la salir en ne prenant jamais le risque de s’assoir sur un banc de touche, préférant contrairement à la plupart de toutes les étoiles précédemment citées, de jouer les prolongations dans les sphères du monde politique et des affaires. Si mon cœur penche donc plutôt vers un Maradona, un Cruyff ou un Messi, j’ai pourtant été troublé la seule fois où j’ai vu ce Dieu vivant en chair et en os s’avancer les mains levées sur la pelouse du Stade Marcel Picot dans son costume noir immaculé et sans faux pli à l’occasion du Jubilé Platini : mais sans doute parce que j’avais plutôt eu le sentiment d’avoir pu toucher Dieu que d’avoir vu le Roi du football.


Christian Cuny

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