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Ils avaient fait le F.C. Sochaux-Montbéliard

Dernière mise à jour : 2 août 2023

Alors que le club est aujourd'hui proche du dépôt de bilan, Foot Universal s'est replongé dans les premières années du FC Sochaux, club majeur de l'histoire du football français. Récit de l'ascension d'un club mythique.



Lettre à Étienne Mattler


Tu aurais été malheureux Étienne. Toi, l’enfant de Belfort, robuste gaillard débarqué en provenance de l’AS Strasbourg en 1929 pour ne plus jamais repartir. Toi, qui, sous les couleurs jaunâtres avais tout connu. Le bonheur, avec l’entrée dans le monde professionnel en 1932, le triomphe en Coupe de France en 1937 - ton plus grand souvenir de footballeur - et les deux titres de champion de France en 1935 et 1938. Le malheur aussi avec la Seconde Guerre Mondiale, passée entre la formation des jeunes joueurs du club et la Résistance puis les difficiles années d’après-guerre, qui avaient vu Sochaux descendre pour la première fois en Deuxième Division. Mais en ce temps là, le club pouvait compter sur des dirigeants qui, comme toi, s’étaient battus pour lui. Eux aussi auraient été malheureux. Car aujourd’hui, ce sont plus de 90 années d’histoire qui s’apprêtent à s’envoler. La faute à qui ? Aux investisseurs chinois qui abandonnent le club au pire des moments ? A Peugeot, qui, oubliant son histoire, a vendu l’institution sochalienne à des investisseurs ne connaissant probablement pas le nom d’Etienne Mattler ?


Connaissant ton tempérament, Étienne, tu en aurais probablement trouvé un, de coupable. Tu aurais même fulminé contre lui, refusant de te laisser abattre. Tu aurais poursuivi le combat, quitte à le livrer dans les tréfonds de la Nationale 3. Mais, une fois chez toi, avec nostalgie, peut-être aurais-tu ouvert ton livre de souvenirs pour revivre la folle épopée sochalienne. Tu aurais revu le visage de ton vieil ami Di Lorto, ton frère du football, celui de tes dirigeants Jean-Pierre Peugeot et Sam Wyler, celui de Roger Courtois, sur qui tu aimais râler pendant les matchs lorsqu’il tardait, chose rare, à trouver le chemin des filets. Et, à la vue de tous ces exploits révolus, la colère t’aurait sans doute envahie de nouveau et il aurait fallu remuer ciel et terre pour t’empêcher d’aller piquer une gueulante monumentale du côté du Stade Bonal. Fort heureusement Étienne, tu n’as pas à vivre tout ça. Toi, le « Lion de Belfort », tu as poussé ton dernier rugissement il y a près de 40 ans de ça, un triste soir de mars 1986. Mais si le lion est parti, l’album à souvenirs est toujours là. Il recèle en lui l’histoire d’hommes qui, au début des années 30, avaient transformé à jamais Sochaux et le football français. Tu en faisais partie Étienne. Alors, en feuilletant cet album, racontons cette histoire pour toi.


Jean-Pierre Peugeot et Sam Wyler, les bâtisseurs

Jean-Pierre Peugeot, fondateur du F.C. Sochaux

Ahh Jean-Pierre Peugeot, t’en souviens tu Étienne ? Bien évidemment que oui ! En 1928, c’est lui qui avait changé ton destin et celui de Sochaux à tout jamais. Cette année-là, le directeur des usines Peugeot avait crée le F.C. Sochaux en compagnie de son fidèle bras droit, Sam Wyler. Si le club disputait dans un premier temps de simples championnats locaux, Peugeot avait de grandes ambitions pour lui. Te souviens-tu, Étienne, de cette journée de 1929, où tu reçus cette fameuse lettre qui allait bouleverser ton existence ? Elle était signée d’un certain M. Bourgeois, directeur sportif de ce qui deviendrait bientôt le F.C. Sochaux-Montbéliard, et te donnait rendez-vous au café de la Place Kléber à Strasbourg. Là-bas, M. Bourgeois avait sorti le grand jeu : il t’avait proposé, à toi et à ton coéquipier de l'AS Strasbourg André Maschinot de rejoindre le club, en échange d’un salaire et d’un poste de mécanicien dans une usine du grand patron. Car Peugeot était bien décidé à mettre fin à l’hypocrisie entourant alors la rétribution des footballeurs : oui, ses joueurs étaient payés et oui, il était plus que temps d’adopter le professionnalisme ! C’est sous l’impulsion de ce visionnaire que le football français franchit enfin le pas à l’aube de la saison 1932-1933. En quatre années, le petit club du Doubs avait fait passer le football hexagonal dans l’ère moderne. Et toi, Étienne, tu étais désormais le défenseur central d’une sacrée équipe qui allait bientôt faire preuve de sa supériorité.


L’équipe championne de France 1935


Le FC Sochaux en 1934-1935. Debout de g. à dr. : Gougain, Ross, Thil (boxeur), Mattler, Wagner, Lehmann, Maschinot. Accroupis : Finot, Abegglen, Courtois, Duhart, Miller, Lalloué

Regarde cette photo Étienne, c’était un drôle de onze non ? Rappelle-toi, après deux premiers exercices mitigé au sein du tout nouveau championnat de France, tes coéquipiers et toi aviez vu débarquer à Sochaux quelques renforts de poids : le demi hongrois Szabo, l’attaquant uruguayen Pedro Duhart, que ton entraîneur Conrad Ross, uruguayen lui aussi, avait fait venir de Montevideo, et surtout le Suisse André « Trello » Abbeglen, que tu tenais comme étant « l’un des meilleurs footballeurs que tu aies jamais connu ». Avec tes coéquipiers, dont certains devinrent par la suite des amis, tu posas les premières pierres de la légende sochalienne. Dans les buts, Willy Wagner était à la tête d’une défense solide au sein de laquelle tu côtoyais le franco-suisse Max Lehmann, au milieu, les recrues Gabriel Lalloué et Louis Finot entouraient le génial Szabo et devant, le petit Roger Courtois et Trello Abbeglen se disputaient le titre de meilleur buteur du championnat. Résultat ? Victoire d’Abbeglen avec 30 buts contre 29 pour Courtois.

Fort logiquement, cette équipe domina le championnat de France même si le RC Strasbourg lui tint la dragée haute jusqu’à la dernière journée de championnat ! Trois ans après l’instauration du professionnalisme, Peugeot avait donc réussi son pari en faisant de Sochaux la première équipe de France. Désormais, ne restait plus qu’à conquérir le Graal de tout footballeur français d’alors, la Coupe de France.


Sochaux dans l’histoire



Le FC Sochaux-Montbéliard, vainqueur de la Coupe de France 1937.


Dans ton livre de souvenirs personnel Étienne, nul doute que la Coupe de France 1937 devait occuper une place prépondérante. Comme tu le disais toi-même, elle constituait « le couronnement de ta carrière ». En 1937, tu avais déjà en effet 32 ans ce qui, dans le football de l’époque, constituait un âge réellement avancé. Si tu étais alors un grand nom du football français, 34 fois international, titulaire lors des deux premières Coupe du Monde, certains commençaient déjà à t’envoyer à la retraite. Un surplus de motivation ? Non, car ce 9 mai 1937, tes coéquipiers et toi n’aviez pas besoin de ça pour être à la hauteur du match de leur vie. Face à Strasbourg, les Abegglen, Courtois, Szabo et autres Hug étaient de véritables morts de faim. Seul dans ses cages, ton pote Di Lorto, lui, réalisait des prouesses. Seule la classe folle du buteur allemand Ossi Rohr parvint à le vaincre mais, grâce à l’égalisation de l’argentin Michel Lauri puis au but de l’irlandais Bernard Williams, Sochaux remportait sa première Coupe de France. Perdu sur le terrain, « ivre de bonheur », tu n’avais plus qu’une seule phrase à la bouche : « On l’a fait ! ». Que « tu l’avais fait », tu ne semblais pas totalement y croire sur cette photo. Droit comme un i, au cœur de tes hommes, on ne voit que toi. Mais, si l’on prend le temps de regarder un peu plus dans le détail, c’est l’histoire d’un club entier qui apparaît : Jean-Pierre Peugeot est là, debout, tout à gauche, au même titre que M. Grédy, l’homme aux lunettes qui était le directeur du personnel des usines Peugeot. Chez les joueurs, on reconnaît les bouclettes de Szabo, le sourire poupin de Courtois, le crane dégarni d’Abegglen, le flegme de Williams ou l’air rieur de Di Lorto. Soudés et unis, tous forment une équipe, une famille, un club, ton club Étienne. Ton club...


Les derniers frissons


Les joueurs sochaliens après la victoire du club lors de la Coupe de France 2007. Crédits : L'Est Républicain.

Ces visages là, Étienne, tu ne les connais pas. Et pourtant, tant de choses chez eux doivent te paraître familières ! Leurs maillots jaune, leurs sourires, leurs rires, leur insouciance. Et surtout cette Coupe qu’ils cajolent avec la même joie que toi 70 ans plus tôt. Ces joueurs-là sont tes héritiers. Ils se nomment Richert, Bréchet, Leroy, Dagano, Ziani ou Le Tallec. Ils partagent avec toi l’amour pour ton club, même si, modernité oblige, peu s’y attarderont autant que toi. Dans les tribunes, des hommes, des femmes, couleurs bleues et jaunes chevillées au corps, les acclament comme ils le faisaient lorsque tu stoppais les attaquants adverses d’un tacle vigoureux. Ces hommes et ces femmes, eux, n’ont pas changé. Depuis plus de 90 ans, ils sont les garants d’un héritage, d’une histoire, de ton histoire à toi et à tes coéquipiers. En 2007, ils étaient des milliers à se déplacer au Stade de France pour assister à la deuxième victoire du club en Coupe. Ces derniers jours, ils se sont déplacés par centaine au centre d’entraînement pour manifester leur crainte devant la situation financière du club. Sans doute te serais-tu trouvé parmi eux Étienne. Sans doute les aurais-tu écouté, rassuré, comme tu le faisais avec les jeunes lorsque tu avais repris les commandes de l’équipe en pleine occupation allemande. Tu les aurais galvanisé, poussé à tenir bon et, en cas de dépôt de bilan, tu aurais été le premier à te remettre au boulot pour relever le club que tu aimais. Cette abnégation, ce sens du devoir qui étaient les tiens n’ont pas été vains. Ils ont participé à forger une histoire, celle d’un club à part dans le grand livre du football français. Et si Sochaux tombe aujourd’hui, c’est cette histoire qui l’aidera, demain, à se relever.


Etienne Mattler et la Coupe de France en 1937

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