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Mais pourquoi le maillot de La Spezia est-il unique ?

Seule équipe italienne à arborer sur son maillot un ovale aux couleurs de l'Italie, La Spezia possède peut-être le maillot le plus exceptionnel d'Italie. Pour en comprendre l'origine, nous vous proposons un petit voyage dans le temps, direction l'année 1944.



Le maillot de la Spezia et son fameux blason. Crédits : La Spezia

Razzia sur l'Italie


Le début de la guerre est catastrophique pour l’Italie : perte de l’intégralité de l’empire colonial (Libye, Éthiopie), perte de 170 000 de ses fils rien qu’en 1941 sur les divers fronts sur lesquels elle est engagée. En tant qu’alliée du Reich, l’armée italienne doit fournir en 1942 le chiffre astronomique de 300 000 hommes en URSS (dont près de la moitié ne reviendront jamais), 560 000 dans les Balkans et 200 000 en Tunisie. Mais du moins, le territoire métropolitain est-il épargné par la guerre. Les choses basculent en 1943. Mussolini est arrêté et l'Italie signe un armistice avec les Alliés qui débarquent à Salerne, près de Naples, et prennent pied dans la Botte. Immédiatement, les Allemands, qui s’attendaient à la défection de leur allié, désarment les unités italiennes et libèrent Mussolini par une opération aéroportée minutieusement préparée. Celui-ci est immédiatement « encouragé » par Hitler à fonder une « République protégée par les Allemands », en fait un État fantoche, qui ne contrôle plus que la partie de l’Italie encore tenue par la Wehrmacht, avec comme capitale Salò, sur les rives du lac de Garde. Pour résumer, l’Italie est désormais un pays occupé par l’Allemagne au nord, par les Alliés au sud, en proie à la guerre sur la ligne de front et qui plus est déchirée par une guerre civile entre partisans de Mussolini et ceux de Badoglio…


Des sapeurs-footballeurs


Le pays est donc bien en mal pour organiser un championnat de football officiel par sa fédération nationale. Néanmoins, dès janvier 1944, un « championnat de guerre » voit quand même le jour dans toute la partie nord du pays contrôlée par Mussolini, à partir de championnats régionaux. En fait de championnat de guerre, cette saison, malgré les immenses difficultés précédemment exposées, voit se tenir un marathon, dont les finalistes auront disputé 18 rencontres dans un pays en guerre. À saison particulière, champion particulier. Le vainqueur non-officiel de cette saison 1944 est une incongruité dans le paysage footballistique italien. Un club qui n’aura connu qu’une seule saison d’existence. Il s’agit du 42è Vigili del Fuoco La Spezia (Groupe sportif du 42e régiment de sapeurs-pompiers de La Spezia). Créé de toutes pièces sur les décombres de Spezia Calcio, club de Serie B contraint de cesser son activité après la déportation en Allemagne de son président Coriolano Perioli et de l’exécution de trois de ses joueurs pour faits de résistance, le 42è Vigili del Fuoco La Spezia ne connaîtra qu'un an d'existence. Héritier direct du Spezia Calcio dont il a récupéré l'effectif composé en majorité de joueurs de football pompiers dans le civil, le nouveau club est placé sous la houlette d’Ottavio Barbieri, ancien international des années 20. Renforcé par des joueurs de Gênes, Naples ou Livourne le club récupère un effectif assez complet : parmi les anciens de Spezia Calcio, seuls quelques-uns manquent à l'appel tel Riccardo Carapellese, alors au-delà de la ligne de front au sud et impossible à rapatrier au nord.

Organisé dans des conditions difficiles, ce championnat de guerre se clôture dans un contexte explosif. Rome est libérée par les Américains le 4 juin 1944, mais les Allemands reculent pied à pied et se sont retranchés au nord de la Ligne gothique, redoutable réseau de fortifications qui balafre la Botte de part en part de Pise à Pesaro. Autant dire que le territoire dédié au championnat se restreint comme peau de chagrin au fur et à mesure de l’avancée des Alliés. Pour couronner le tout, les derniers participants encore en lice sont bien souvent la cible de bombardements quasi-quotidiens. La Spezia notamment, dernière base navale contrôlée par les Allemands située quasiment à l’extrémité ouest de la Ligne gothique, est particulièrement visée.


Les voyages de la Coupe du Monde


Guère épargnés par les bombardements alliés, les Italiens, pris entre deux feux, doivent de plus faire face à un occupant aux abois qui n’a plus rien à perdre. Rome depuis septembre 1943 est un « territoire de guerre soumis aux lois de guerre allemandes » avec l’entière collaboration des autorités politiques et militaires de la République sociale italienne du Duce, réfugié dans l’extrême-nord du pays. Une rafle dans le ghetto avait eu lieu en octobre. En prémices à cette rafle, les Nazis avaient extorqué à la communauté juive 50 kg d’or en échange de leur sécurité, avant de piller quinze jours plus tard deux bibliothèques et le collège rabbinique, butin qui était parti direction Berlin dans deux wagons plombés. Quelques jours avant la libération de Rome, Hitler tente de s’approprier le trophée qui récompense le vainqueur de la Coupe du monde, victoire ailée d’argent fin plaqué or sur socle en lapis lazuli de 35 cm et 3,8 kg, détenu par l’Italie depuis 1934. Retiré discrètement quelques temps auparavant de la banque romaine dans laquelle il dormait, le trophée va connaître une série de tribulations pour échapper aux Nazis. Barassi, vice-président de la FIFA et propriétaire du coffre qui contenait le trophée, déclarera avoir caché la victoire ailée dans une boîte à chaussures placée sous son lit pour berner les trois SS venus perquisitionner chez lui. La légende a la vie dure et est répétée complaisamment. La réalité est toute autre : prévenu de la visite, il avait tout bonnement « transmis le relai » (le trophée) à son voisin, le général Vaccaro, son prédécesseur à la tête de la fédération… Ce dernier, perquisitionné également, a une assurance tous risques qui trône dans un cadre sur un mur de son salon : un diplôme signé de la main même de Hermann Göring, le n°2 du Reich… Quoiqu’il en soit, Barassi a bel et bien sauvé la victoire ailée. Le trophée réapparaîtra le 26 juillet 1946 lors du XXVe congrès de la FIFA de Luxembourg, le premier de l’Après-guerre, alors que tout le monde le pensait disparu à jamais, rendu à la fédération internationale par Barassi lui-même. La première décision du congrès, avant même de choisir le Brésil pour organiser la Coupe du monde 1949 (qui sera finalement décalée à 1950), sera alors de donner le nom de Jules Rimet au trophée.


Un maillot unique


Pendant ce temps, alors que les pontes du football italien s'affairent à sauver la Coupe du Monde des griffes d'Hitler, le championnat de guerre se poursuit ! Opposés dans une triangulaire finale à Venise et au Torino (sur la lancée de leur doublé historique de la saison précédente), les « pompiers » de La Spezia s’imposent sur un coup de chance. Ils battent les Granati le 16 juillet 44 sur le score de 2-1 dans une Arena civica de Milan quasi-vide par crainte des rafles allemandes. Trop confiant, le président Novo avait refusé de repousser le match deux jours après un match international de propagande organisé à Trieste. Le titre, bien que promis officiellement jusqu’à la dernière heure par les organismes fédéraux contrôlés par la République fantoche de Mussolini et par les quotidiens sportifs tels la Gazetta dello sport et Guerin sportivo, n’est toutefois pas reconnu. Il faudra attendre 2002 pour que la FIGC répare enfin l’injustice et attribue le titre officiellement à Spezia Calcio, qui reçoit le droit d’arborer sur son maillot un signe distinctif tricolore, quelque peu différent du Scudetto classique. En effet, là où chaque année, le dernier champion d'Italie peut arborer sur son maillot un blason en forme de bouclier aux couleurs de l'Italie, La Spezia a quant à lui chaque saison un ovale rouge-blanc-vert sur son maillot, en souvenir de ce trophée. Une belle initiative lorsque l'on sait que, dans la majorité des pays dont la France, les championnats de guerre ont été purement et simplement effacés des palmarès officiels...


Par Frédérik Légat

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