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Quand des footballeurs ukrainiens corrigeaient l'occupant nazi

En 1942, dans les ruines de Kiev, des anciens joueurs du Dynamo et du Lokomotiv, les géants endormis du football de la capitale ukrainienne se retrouvent pour former une nouvelle équipe : le FC Start. Pour certains, cette aventure les conduira au fin fond du ravin de Babi Yar.

Les joueurs du FC Start et leurs adversaires de la Flakelf lors du "match de la mort".

En souvenir de Babi Yar


Mardi dernier, la guerre entre la Russie et l'Ukraine a failli prendre un nouveau tournant encore plus dramatique. Après le bombardement de la tour de télévision de Kiev, l'armée russe a pilonné les environs du ravin de Babi Yar. Babi Yar, ce nom aurait pu être celui d'un hors-la-loi de Lucky Luke ou d'un personnage de Super Mario. Pourtant, derrière Babi Yar se cache l'une des plus grandes tragédies de l'histoire de la Seconde Guerre Mondiale. Babi Yar, c'est le nom d'un ravin où plus de 33 000 juifs, ont été exécutées par balles par les nazis les 29 et 30 septembre 1941. C'est à Babi Yar que mourut Nikolaï Trusevich, l'un des héros de l'histoire que nous allons vous raconter aujourd'hui. Et malheureusement, c'est à Babi Yar que l'horreur est de retour depuis quelques jours.


Dans les ruines de Kiev


Il y a plus de 80 ans, Kiev, aujourd'hui capitale de l'Ukraine, était bombardée. A l'époque, l'agresseur ne s'appelait pas Vladimir Poutine mais Adolf Hitler. D'ailleurs, à cette époque, Kiev n'était même pas ukrainienne mais soviétique. Du 7 août au 26 septembre 1941, les rues de Kiev se transformèrent en ruines. Face à l'avancée implacable de l'armée allemande, les soviétiques ne pouvaient que reculer, encore et toujours, laissant finalement la ville à leurs ennemis après plus d'un mois de terribles combats. Le bilan ? 335 000 morts et 665 000 prisonniers. Pour les survivants, un avenir on ne peut plus sombre dans une ville occupée. Parmi ces âmes, vestiges d'un temps révolu, quelques footballeurs. Hier encore immenses vedettes au sein du Lokomotiv Kiev et du Dynamo Kiev, aujourd'hui hommes condamnés à errer dans une ville en ruines. Plus de championnat d'URSS, plus de football, plus de vie. Ou presque. Car, dans ces rues de Kiev, le gardien du Dynamo Nikolaï Trusevich n'est pas décidé à se laisser aller. Alors, il part à la recherche de ses anciens coéquipiers ayant survécu pour leur faire une proposition : rebâtir une équipe de football.


Le FC Start


Persuasif, Trusevich réunit une équipe de rêve : huit joueurs du Dynamo, trois du Lokomotiv Kiev. Reste encore à trouver un nom. Ce sera le FC Start, comme pour symboliser ce nouveau départ après avoir vécu les heures les plus sombres de leur existence. Intégré à une nouvelle ligue créée en Ukraine par l'entraîneur George Shvetsov, un copain des nazis, le FC Start roule sur le championnat. Il faut dire que dans ses rangs, l'équipe compte quelques uns des plus grands joueurs soviétiques de l'époque : avant la guerre, le Dynamo Kiev était la seule équipe à pouvoir tenir tête au redoutable Spartak Moscou, le plus grand club d'URSS. Emmené par sa ribambelle de vedettes, le FC Start corrige donc ses adversaires et devient le dernier motif de fierté d'une population meurtrie par la guerre. Mais, en août 1942, un adversaire pas tout à fait comme les autres se met sur sa route : Flakelf, une équipe allemande composée de soldats de Luftwaffe, l'armée de l'air allemande. Le 6 août, la rencontre tourne à la démonstration : le FC Start s'impose 5 buts à 1. Chez les allemands, la défaite passe mal : les soviétiques sont censés être des barbares sanguinaires et décérébrés et les voilà qu'ils corrigent une équipe composée de bons petits aryens ! Scandale, il faut une revanche !


Le "match de la mort"


La revanche a lieu le 9 août et est l'objet d'une grande publicité de la part des allemands. Cette fois, un beau petit parterre de dignitaires nazis est venu pour assister à la démonstration de la supériorité allemande après l'accident 3 jours plus tôt. Dans ce contexte, il est facile de s'imaginer que les joueurs du FC Start aient pu subir quelques pressions. De là à dire qu'ils ont clairement été menacés de mort avant la rencontre, il y a un pas que nous ne franchirons pas. Ce match a tellement été l'objet de mythes et de réécriture de l'histoire que nous devons rester mesurés dans nos propos et nous contenter de relater les faits vérifiés ou les plus vraisemblables. Une chose est certaine toutefois, c'est que les joueurs du FC Start ont joué cette rencontre à fond, comme à leur habitude. Malgré l'arbitrage d'un SS qu'on imagine difficilement impartial, les joueurs de Kiev s'imposent à nouveau pour le plus grand plaisir de la population venue assister en masse au match. Une victoire 5-3 et visiblement quelques démonstrations de supériorité technique qui passent assez mal auprès des allemands.


La fin du rêve, le début du mythe


Dans les jours qui suivent la rencontre, le FC Start affronte l'autre équipe ukrainienne, dirigée par Georgi Shetsov et lui inflige un terrible 8-1. Le lendemain de la rencontre, alors qu'ils travaillent paisiblement dans leur usine, les huit anciens du Dynamo sont arrêtés sous prétexte d'être des membres du NKVD, la police secrète soviétique. Le rôle de Shetsov dans cette affaire est on ne peut plus sombre et il est fort possible qu'il ait été à l'origine de la dénonciation des joueurs du FC Start, qui avaient refusé de rejoindre son équipe. Interrogés dans les bureaux de la Gestapo (on vous laisse imaginer de quel type d'interrogatoire il s'agit), tous les joueurs sont ensuite emprisonnés au camp de Syrets, à proximité de Babi Yar. Tous, sauf Nikolai Korotkykh, immédiatement liquidé après que son appartenance au NKVD ait été avérée. L'emprisonnement de la totalité des joueurs pose question. Etaient-ils tous membres du NKVD ? Si oui, pourquoi n'ont ils pas tous été exécutés ? Il y avait-il une autre raison, liée à l'humiliation subie par l'équipe allemande et à la popularité grandissante du FC Start dans la population ? Possible mais difficile à vérifier, d'autant plus que plusieurs joueurs n'ont pas survécu à leur emprisonnement. Trois sont morts à Syrets, dont Trusevich. Sous les ordres d'un dirigeant de camp complètement sadique, les prisonniers du camp devaient régulièrement faire de longues marches à proximité du ravin de Babi Yar. Puis, à un moment donné, le gardien du camp ordonnait à l'un d'entre eux de sortir du rang, où il les abattait d'une balle dans la nuque. C'est ainsi que tomba Nikolaï Trusevich, l'homme à l'origine de la formation du FC Start.

L'histoire du "match de la mort" fut par la suite créée de toutes pièces et magnifiée par la propagande soviétique. Ajoutant bon nombre d'anecdotes difficilement vérifiables (comme le fait que Trusevich n'ait pas voulu se mettre à terre avant de mourir), et d'autres complètement fausses (une menace de mort à la mi-temps de la part de soldats allemands), celle-ci a déformé la vérité historique afin de faire des joueurs du FC Start des martyrs de l'Union Soviétique. La mystification atteindra d'ailleurs Hollywood qui s'inspirera beaucoup de cette histoire pour le film A nous la victoire avec Sylvester Stallone et Pelé. Au milieu de tout cela, difficile de démêler le faux du vrai. Casse-tête pour l'historien, récit passionnant pour les autres, l'histoire du FC Start porte toutefois en elle un message d'espoir on ne peut plus actuel : au milieu d'une ville dévastée par la guerre, des hommes condamnés à errer ont redonné un sens à leur vie au travers d'une chose aussi banale que formidable; le football.

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