top of page

Béla Guttman, l'homme qui réveilla le football portugais.

Dernière mise à jour : 7 sept. 2021

Porté par sa star Cristiano Ronaldo, le football portugais est en plein essor depuis une quinzaine d'années. Tiré vers le haut par les bonnes performances de ses clubs en Coupe d'Europe (notamment en C3), il a récemment dépassé la France à l'indice UEFA et peut rêver de retrouver le lustre qui était le sien dans les années 60. A cette époque, les football lusitanien était sorti de près de soixante années de torpeur, bien aidé en cela par l'action d'un homme : le Hongrois Béla Guttman.

Soixante années d'anonymat


Jusqu'aux années 1960, le football portugais est une belle endormie. Si ses grands clubs ont vu le jour dès le début du XXème siècle (1904 pour Benfica, 1906 pour le Sporting) et voire même avant (1893 pour le FC Porto), il n'a guère fait parler de lui pendant plus d'un demi-siècle. S'il s'est doté d'une Fédération dès 1914 et d'une équipe nationale à partir de 1921, il a échoué à rayonner à l'international. Ainsi, alors que ses clubs sont loin de disposer du même aura à l'étranger que les équipes autrichiennes, anglaises, italiennes ou même françaises, sa sélection obtient des résultats désastreux. Echouant à se qualifier pour les Coupes du Monde 1934, 1950, 1954, 1958 et 1962, elle enregistre même quelques déculottées mémorables à l'image de ce terrible 9-0 infligé par l'Espagne lors des qualifications pour la Coupe du Monde 1934...

D'ailleurs, dans l'Hexagone, le football portugais et son championnat (officieusement "pro" dès sa création en 1934, officiellement à partir de 1960) n'intéressent guère : entre 1918 et 1945, le quotidien sportif L'Auto, qui réserve pourtant une belle place au football étranger, n'évoque le grand Benfica qu'à... neuf reprises ! A titre de comparaison, l'Hakoah de Vienne, grand club autrichien de l'époque, est mentionné à plus de 370 reprises dans le journal entre 1924 et 1937. Parfois, lorsqu'il s'intéresse au géant viennois, le journal donne des compositions d'équipes au sein desquelles on peut retrouver le nom de celui qui réveillera le football portugais bien des années plus tard : le Hongrois Béla Guttman.


Le globe-trotter hongrois


Débarqué en provenance du MTK Budapest avec deux titres de champion de Hongrie dans la poche, Béla Guttman avait en effet rejoint l'Hakoah de Vienne en 1922. Evoluant au poste de latéral ou de milieu de terrain, il s'était rapidement imposé au sein d'un club à l'identité juive fortement revendiquée. Toutefois, dans les années 20, il n'est dores et déjà plus aisé d'être Juif en Autriche. Ainsi, inquiété par la montée de l'antisémitisme dans son pays d'adoption, Guttman prend la poudre d'escampette et profite d'une tournée de son club aux Etats-Unis pour rester vivre au pays de l'Oncle Sam. Cependant, après six ans de l'autre côté de l'Atlantique, Guttman, qui a désormais 32 ans et sent venir sa fin de carrière, ne peut s'empêcher de revenir en Europe pour une dernière pige avec l'Hakoah en 1932-1933. Malheureusement, si Guttman est revenu, l'antisémitisme, lui, n'est pas parti et il a même gagné du terrain. L'arrivée d'Hitler au pouvoir, l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne et les premières lois antisémites seront donc le théâtre de de son passage du terrain aux bancs de touches. Devenu entraîneur en 1933, Guttman reste toujours aussi mobile et dispense ses savoirs en Autriche (Hakoah Vienne), aux Pays-Bas (SC Enschede) et dans sa Hongrie natale (Ujpest FC). Là-bas, il remporte la dernière édition de la Mitropa Cup, nom donné à la Coupe d'Europe de l'Est de l'ancien sélectionneur du Wunderteam Hugo Meisl. Désormais orpheline de son créateur, cette compétition mythique sera bientôt sacrifiée sur l'autel de la guerre.

La guerre, Béla Guttman va la traverser sans qu'on ne sache réellement comment. En tant que Juif et ancien entraîneur et joueur du plus grand club juif d'Autriche, il ne fait nul doute qu'il a dû fuir la barbarie nazie. Pour certains, il a pris la direction de la Suisse, pour d'autres il s'est caché dans le salon de coiffure du frère de sa future femme. Lui n'en parlera jamais, préférant tirer un trait sur une période qui aura emporté son frère aîné, victime parmi tant d'autres de la folie hitlérienne.


Sur la route de Lisbonne


Les hommes ayant enfin mis fin à six années de destructions et de peines, Béla Guttman peut reprendre le fil de sa vie. Semblant vouloir rattraper le temps perdu, il enchaîne les expériences éphémères. On le retrouve ainsi tout aussi bien aux commandes de clubs exotiques (l'APOEL Nicosie à Chypre ou Quilmes en Argentine) que de grands clubs (le Milan AC entre 1953 et 1955 ou le Kispest de Ferenc Puskas et Sandor Kocsis). Formidable tacticien et apôtre du beau jeu, Guttman est également une forte tête. Avec lui, les expériences sont souvent belles mais finissent toujours mal. Pourtant, malgré ses nombreux licenciements dus à une personnalité quasi-ingérable, Guttman est considéré comme un des plus grands entraîneurs de son époque lorsqu'il débarque du côté du FC Porto en 1959. A l'époque, le championnat portugais est déjà peu ou proue le même qu'aujourd'hui puisqu'il est très largement dominé par trois clubs : le Benfica Lisbonne, le FC Porto et le Sporting Portugal. Cependant, aucun des trois géants n'a encore su briller dans la toute nouvelle Coupe d'Europe des Clubs Champions créée en 1955. Alors, quand Guttman réussit à remporter le titre de champion du Portugal pour sa première saison chez les Dragões, les dirigeants des rivaux du Benfica flairent la bonne affaire et embauchent le Hongrois en lui donnant un objectif précis : briller enfin en Coupe d'Europe. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que Guttman ne va pas faillir à sa mission.


L'homme qui a maudit Benfica


Fidèle à sa réputation, Guttman débarque à Benfica dans le fracas le plus total. A peine arrivée, il licencie 20 joueurs et les remplace par des jeunes. Malgré ce coup de folie, la mayonnaise prend directement et Guttman et Benfica raflent tout sur leur passage. Dès 1961, ils remportent le championnat portugais et surtout la Coupe d'Europe des Clubs Champions en triomphant du Barça en finale. Cette victoire est un exploit majeur à double titre : il s'agit du premier trophée majeur de l'histoire du football portugais et de la première édition de la C1 qui n'est pas remportée par le Real Madrid. En plus de cette victoire, l'année 1961 marque également l'arrivée au club du jeune jeune Eusebio dans des conditions rocambolesques.

Appartenant à un club filiale du Sporting Portugal situé au Mozambique, Eusebio était en effet censé signer chez les rivaux du Benfica. Mais, convaincu par le talent immense du gamin, Guttman l'emmène avec lui au Portugal et le cache dans un hôtel durant plusieurs jours, le temps pour Benfica de lui faire signer son contrat. Le môme de dix-huit ans fera honneur à la confiance donnée par son entraîneur. Devenu immédiatement l'atout offensif numéro 1 du Benfica de Guttman, il conduit les siens à une nouvelle victoire en C1 en 1961-1962. Cette fois, le vaincu n'est autre que le Real Madrid de Puskas et Di Stefano qui cède face à l'armada offensive portugaise (5-3 avec un doublé d'Eusebio).

Mais comme toujours avec Guttman, les histoires d'amour finissent mal. Ulcéré de ne pas recevoir une prime importante pour ses succès européens, Guttman quitte le club... en lui jetant une malédiction ! Au moment de son départ, il déclare ainsi "Je m'en vais en vous maudissant. À partir d’aujourd’hui et pendant 100 ans, Benfica ne remportera pas une Coupe d’Europe." Cinquante-neuf ans plus tard, le Benfica n'a toujours pas remporté la moindre Coupe d'Europe, échouant à huit reprises en finale. Visiblement, même quarante ans après sa mort survenue en 1981, Béla Guttman a la rancune tenace !


61 vues0 commentaire

Comments


Ancre 1
bottom of page