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José Andrade, le football en dansant

Dernière mise à jour : 13 sept. 2022

Homme fort de l'équipe uruguayenne qui remporta successivement les JO de 1924, ceux de 1928 et la première Coupe du Monde en 1930, José Andrade est peut-être la première grande vedette internationale de l'histoire du football. Présentation d'un joueur pas comme les autres.

Le plus grand des grands fantaisistes


"Conquérir Paris". Beaucoup s'y sont essayés, peu ont réussi. Chanteurs, musiciens, artistes en tout genre, ils sont des milliers à avoir voulu prouver qu'ils "avaient du talent". A Paris, le public est exigeant mais il sait reconnaître le génie lorsqu'il en voit un. Dans ce cas, l'individu en question est porté aux nues, le tout-Paris le réclame et l'adule. Avant 1924, ce destin était réservé aux grandes vedettes des cabarets, voire aux acteurs. Avant 1924, il fallait aussi être blanc pour acquérir ce statut d'idole de la capitale. Puis, il débarqua. Arrivé d'un lointain pays que beaucoup ne savaient situer sur une carte, il était précédé d'une réputation naissante. On disait que jamais un footballeur n'avait été aussi doué pour manier le ballon, que sa technique dépassait même celle des maîtres britanniques, alors références absolues du football. Il ne fallut pas longtemps à José Andrade pour que Paris se rende compte que cette réputation n'était pas usurpée. Dès la première rencontre de l'Uruguay face à la Yougoslavie en ouverture du tournoi de football des J.O. de Paris, Andrade devint le héros de la capitale. Evoluant au poste de demi-centre, son jeu est totalement révolutionnaire pour l'époque. Bien loin du demi-centre classique dont le rôle consistait essentiellement à récupérer la balle pour l'envoyer le plus loin possible sur les attaquants, Andrade est un véritable technicien. Doté d'une intelligence de jeu rare pour l'époque, il n'est ni plus ni moins que le meneur de jeu de l'équipe uruguayenne. Toutefois, si son jeu de passe fait des merveilles, ce sont bel et bien ses dribbles qui font de lui la nouvelle coqueluche parisienne. Face à la France en 1/4 de finale, il met le public du stade Yves-du-Manoir de Colombes dans sa poche quand, en deuxième mi-temps, il prend le ballon et élimine les joueurs français un à un avant de servir parfaitement Petrone, autre artiste uruguayen, qui s'en va inscrire le quatrième but de la Céleste. Andrade et les siens l'emporteront 5 buts à 1 et seront sacrés champions olympiques quelques jours plus tard. Dans son compte-rendu du match pour L'Auto, l'ex-international français Lucien Gamblin écrit : "Andrade est un artiste du football, son adresse rare lui permet d'exécuter toutes les fantaisies qui lui passent par la tête".


Dernier tango à Paris et entrée dans la légende


Comme tout amour de vacances, l'idylle entre Andrade et Paris ne durera pas. Dans la presse française, on annonce bien qu'on le reverra, qu'il portera le maillot d'un club parisien dès la saison prochaine, qu'il ne s'agit que d'un au revoir. Mais Andrade, lui, sait qu'il doit repartir. Toutefois, hors de question pour celui que la presse surnomme "la merveille noire" de prendre le large sans avoir effectué au préalable une dernière danse avec sa belle. Alors, ce showman, musicien et formidable danseur, s'en va enflammer les nuits parisiennes avant son départ. Adepte du tango, on raconte même qu'il aurait fait chavirer la légendaire Joséphine Baker, véritable icone de l'époque. Après cette dernière valse, Paris et Andrade se quittent pour toujours mais non sans regret. Fascinées à la fois par la virtuosité de l'artiste de Montevideo mais aussi par l'exotisme qu'il représente (il est le seul joueur noir de l'équipe uruguayenne), la foule et la presse parisienne avaient usé des stéréotypes de l'époque concernant les hommes et femmes de couleur. Toutefois, ces stéréotypes faisaient partie des moeurs de l'époque et ne remettent en rien en question l'immense admiration que la foule parisienne vouait à Andrade. Après les JO de 1924, elle se fera par exemple une joie de l'acclamer de nouveau à l'occasion d'un France-Uruguay amical organisé en mars 1925. Andrade, lui, continuera de marquer l'époque de son empreinte. Malgré un train de vie pas toujours en adéquation avec la vie d'un footballeur, le demi-centre uruguayen va demeurer l'un des leaders de la Céleste jusqu'en 1930. Décrié avant les Jeux de 1928 pour ses frasques, il fait taire ses détracteurs en emmenant une fois encore l'Uruguay au bout de la compétition. L'ultime consécration aura lieu deux ans plus tard pour la première Coupe du Monde de l'histoire. Idole de tout un peuple, Andrade, avec quelques anciens de 1924, conduit sa sélection au titre mondial. S'il n'est plus le leader incontesté de cette sélection, contrairement aux autres rescapés des JO Paris que sont Scarone, Cea ou le capitaine Nasazzi, Andrade entre définitivement dans l'histoire : en 1994, le magazine France Football le désigne comme le 10ème acteur le plus marquant de l'histoire de la Coupe du Monde.


Comment meurt une icone


Comme beaucoup de ceux qui ont tutoyé les étoiles, José Andrade aura bien du mal à retourner à une vie normale après sa carrière de footballeur. Désormais profondément alcoolique, malade de la syphilis et borgne suite à l'infection d'une blessure survenue lors des JO 1928, l'ex idole de Paris va connaître une longue descente aux enfers. Parti à sa rencontre dans les années 50, le journaliste allemand Fritz Hack se retrouve nez-à-nez avec une épave : «Ce que j'ai trouvé était affreux. Il était borgne et profondément alcoolique. Il pouvait à peine comprendre mes questions.» Disparu dans la misère en 1957, José Andrade sombra petit à petit dans l'oubli, à l'image de tant de valeureux pionniers. Quant à Paris, la ville aura tôt fait de se souvenir avec mélancolie des exploits de la "merveille noire" en son sein. En 1936, à l'occasion d'une nouvelle rencontre amicale entre la France et l'Uruguay, la foule parisienne se rendra au stade dans l'espoir d'admirer les successeurs de celui qu'elle avait tant aimé. Las, elle n'aura le droit qu'à une bouillie de football de la part de joueurs uruguayens enragés qui frapperont même l'arbitre de la rencontre. Déçue, jamais plus la Ville Lumière ne chavirera pour un joueur uruguayen, préférant garder dans son coeur le souvenir d'un fol amour qui ,ne dura que le temps d'un été.


Sources :


- L'Auto et Le Miroir des Sports été 1924, 1928 et 1930

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