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Les souvenirs de Pierre Chayriguès, la guerre 14-18 (chapitre 7)

Cet été, Foot Universal vous propose de redécouvrir les souvenirs de Pierre Chayriguès parus en 1929 dans le journal L'Auto. Gardien de l'Equipe de France entre 1911 et 1925, Chayriguès fut le joueur français le plus populaire en son temps avant de faire polémique en devenant le premier international à avouer avoir été rémunéré tout au long de sa carrière.


Préambule de Foot Universal


Devenu le gardien de but du Red Star et de l'Equipe de France, Pierre Chayriguès a tout l'avenir devant lui alors qu'arrive la saison 1914-1915. A tout juste 22 ans, le jeune gardien de but est déjà une star du football français et ses prestations lui valent d'être confortablement rémunéré comme nous l'avons vu dans notre chapitre précédent. Néanmoins, l'assassinat d'un certain François-Ferdinand, héritier du trône d'Autriche-Hongrie, va faire basculer la vie de Chayriguès comme celle de millions d'autres jeunes européens. Désormais, "Pierrot" devra jouer pour sa vie.


25 ans de Football par Pierre Chayriguès" Chapitre 7


La guerre


"Et puis, c'est fin juillet, 1er août, 2 août, c'est la guerre. Avec quel moral suis-je entré dans la bagarre ? Mais comme presque tous les camarades, avec un bon moral, un moral de Français qui ne tient pas du tout à se "tabasser" mais qui n'aimera jamais qu'on vienne l'empêcher de jouer aux billes. Je pense bien que l'immense majorité des Français ne tenait pas à la guerre : notre manque de préparation, la vie paisible dont nous jouissions faisait de nous des pacifistes. Tandis que de l'autre côté...

Mais nous ne sommes pas ici pour faire de la politique. J'ai voulu dire seulement que nous sommes partis avec la décision et la volonté de bien faire de gens que l'on a trop asticotés. Je dois ajouter que fantassin d'abord, puis artilleur et enfin aviateur, j'ai fait toute la guerre sans découragement et sans rien perdre de ma foi patriotique. L'affaire réglée - au bout de 51 mois - avec les gens d'en face, je ne me sentis aucune répugnance, la guerre finie, à recommencer à leur passer des buts.

Notre 39ème d'infanterie fit tout de suite, en Lorraine, office de troupe de couverture. Mon sac était déjà tellement lourd qu'il ne me vint même pas à l'idée d'emporter maillots, culottes et souliers à crampons. Je fus tout de suite emporté dans le tourbillon du grand match. Il s'agissait de se défendre et c'était précisément à quoi j'excellais en football. Il fallut, vous vous en doutez, attendre plusieurs semaines une sorte de stabilisation pour trouver les quelques heures de repos nécessaires pour taper dans un ballon trop souvent de fortunes. Rares, trop rares distractions !

Je vois d'ailleurs, chaque jour, se dérouler devant mes yeux effarés et mon cerveau sidéré les divers et formidables épisodes du grand film tragique : Le Grand Couronné de Nancy, l'endroit où un canon de 75 me passa sur le corps, et Ypres avec ses tranchées inondées et les bombardements formidables et quotidiens. Puis les Flandres en 1915, le voisinage des Ecossais et des Anglais. Occasion, vous le pensez bien, pour jouer au football, quand on nous retire des tranchées. Je revois encore par la pensée un beau match joué avec les Tommies, à quelques centaines de mètres des remparts d'Ypres avec, comme orchestre, le bombardement et comme galerie plusieurs milliers de soldats français et anglais. Notre équipe gagna mais la revanche, pour des raisons que vous devinez, ne fut jamais jouée.

Et voici encore la Champagne, Tahure, la Somme, Verdun. Vous le voyez, j'ai traîné mes guêtres partout. 1916 ! Encore la Champagne. Ah ! quel match tragique un jour. Nous faisions une partie avec des camarades lorsque surgit tout à coup dans l'air un avion allemand qui ne tarda pas à nous repérer : il nous tua deux hommes. Quelle brute ! Encore des souvenirs ! (...) Un jour, un prisonnier boche, que nous venions de faire me crie "Bonjour Chayriguès !""


A partir de 1917, Chayriguès devient apprenti aviateur à Dijon. Il y restera jusqu'à la fin de la guerre ce qui lui permettra de se rendre à Paris pour disputer des matchs avec l'US Suisse de Paris, le Red Star ayant été mis en sommeil. Faisons un saut sur cette période pour arriver directement au 11 novembre 1918 :


A Joinville


"Et j'en aurai fini avec la guerre - ouf ! - en vous disant que c'est au centre de Châteauroux que nous apprîmes le 11 novembre 1918 la fin de l'affreuse tourmente. La fin de la tourmente ! Oui mais je ne devais être démobilisé qu'un an plus tard, fin 1919.

En tout cas, une ère nouvelle s'ouvrait devant moi et j'étais, je l'avoue, plein d'espérance dans l'avenir malgré cette interruption brutale de 50 mois.

Quelle était ma situation ?

Avant la guerre j'étais un gardien de but réputé, puisqu'on tentait de m'attirer à l'étranger, puisque j'étais international, puisque j'aurais pu, à la rigueur, vivre exclusivement de mes émoluments de footballeur. La seule question était de savoir si la guerre m'avait diminué ou vieilli et de combien. J'étais entré dans la grande bagarre à 22 ans, j'en sortais à 27. 27 ans n'étaient-ils pas, pour moi, l'âge limite ? Grave question que celle-là et qui mériterait toute une dissertation...


A suivre...

Source


L'Auto, 15 mars 1929



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