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Frantisek Fadrhonc, dans l'ombre de Rinus

En février 1974, Frantisek Fadrhonc, entraîneur des Pays-Bas depuis 1970 laisse sa place à Rinus Michels dont il devient l'adjoint. Quatre mois plus tard, l'époustouflant parcours des Pays-Bas consacrera le dernier nommé comme étant "le père du football total", laissant à la marge de l'histoire l'homme qui avait réellement bâti l'équipe légendaire menée par Johan Cruyff...

Fadrhonc et Michels sur le banc des Pays-Bas lors du mondial 1974. © IMAGO/ Horstmüller

L'homme en survêtement


Le contraste entre les deux est saisissant : le premier, impeccable dans son costume trois pièces, droit et fier, charismatique au possible. Le second, avec sa cigarette et son survêtement bleu foncé, l'air renfrogné, replié sur lui même. Cette photo prise le jour de la finale de la Coupe du Monde 1974 entre les Pays-Bas et l'Allemagne illustre à elle seule la différence de personnalité entre Rinus Michels et Frantisek Fadrhonc. L'un est un manager moderne, aussi bien à l'aise avec ses joueurs que devant les caméras, l'autre est un entraîneur au sens premier du terme, son seul objectif étant de faire progresser ses joueurs. Fuyant les médias et la notoriété comme la peste, Fadrhonc avait souffert d'un déficit d'image ayant conduit à son remplacement par Michels en février 1974. A la tête de la sélection hollandaise depuis 1970, Fadrhonc venait pourtant de qualifier les Oranje pour leur première Coupe du Monde depuis 1938, mais les critiques autour de sa personnalité avaient eu raison de son poste. Cependant, peut-être en signe de reconnaissance pour services rendus ou bien par volonté de ne pas déboussoler une équipe de plus en plus prometteuse, il avait été conservé en tant qu'adjoint du nouveau sélectionneur pour la Coupe du Monde 1974. Toutefois, la destinée d'un adjoint est de rester dans l'ombre du numéro 1. Ainsi, le parcours fantastique qui verra les Pays-Bas atteindre la finale du Mondial (défaite 2-1 face à l'Allemagne) en déployant un football encore jamais vu auparavant sera entièrement associé à Rinus Michels. Champion d'Europe en 1971 avec l'Ajax et au Barça depuis, le maître à penser de Johan Cruyff prendra toute la lumière de ce parcours incroyable des hollandais, devenant pour la postérité "le père du football total". Loin des projecteurs, Frantisek Fadrhonc quittera discrètement les Pays-Bas pour l'AEK Athènes après la Coupe du Monde avant de décéder subitement en 1981. Un destin qui apparaît injuste eu égard au travail fourni pendant quatre ans par l'ancien sélectionneur des Oranje.


Docteur Fadrhonc


Mais qui est-il au juste ce Frantisek Fadrhonc ? Inutile de chercher sur Internet, aucun article en français ne lui a été consacré, signe de l'oubli dans lequel il est injustement tombé. Non, pour en savoir plus sur le prédécesseur de Michels, il faut se tourner vers les Pays-Bas et notamment les travaux de l'historien du sport Thijs Kemmeren. Dans un article que ce dernier lui consacre dans le journal Sportwereld, Kemmeren revient sur le parcours atypique de celui qu'il considère comme "le véritable père du football total". Né le 14 décembre 1918 dans l'ancien Empire Austro-Hongrois, Fadrhonc a pour particularité de ne pas avoir été un sportif de haut niveau, chose très rare pour un entraîneur à l'époque. Universitaire, il avait soutenu une thèse à la faculté de Prague qu'il avait consacré à "La relation entre la forme physique et les troubles du développement chez les élèves des écoles primaires de Prague". En avance sur son temps, sa thèse mettait notamment à jour la relation entre l'activité sportive chez l'enfant et son développement, non seulement physique, mais aussi mental. Après une Seconde Guerre Mondiale passée à travailler dans les usines d'armements, il lui avait été confié la lourde tâche de réorganiser le football en Tchécoslovaquie. Alors, pendant un an, Fadrhonc avait voyagé, de clubs en clubs, de district en district. On lui confia même les rênes de la sélection tchécoslovaque au sein de laquelle il exerce également la fonction de masseur. L'aventure ne durera qu'un match. En 1948, les communistes prennent le pouvoir en Tchécoslovaquie. Anti-communiste notoire, Fadrhonc est contraint de fuir. Direction les Pays-Bas où un avenir doré l'attend.


La légende de Willem II


Une fois arrivé en Hollande, Fadrhonc va trouver du travail du côté de Willem II, club de l'élite d'un football hollandais qui n'est pas encore professionnel. En lançant de nombreux jeunes, sa marque de fabrique, l'expatrié de Prague souhaite faire passer un pallier à Willem II. Soucieux du bien-être de ses joueurs, il s'assure que ceux-ci soient en bonne forme aussi bien sur le plan physique que mental, n'hésitant pas à les masser lui-même avant chaque rencontre. Tactiquement, il transforme le traditionnel WM de Willem II en un 4-2-4 résolument offensif qui comporte les bases du futur football total. On y retrouve ainsi des ailiers ultra-rapides devant effectuer des tâches défensives et des défenseurs encouragés à se projeter vers l'avant. Cette méthode va porter ses fruits. Troisième du championnat lors des trois saisons précédant l'arrivée de Fadrhonc, le club remporte le championnat dès 1951-1952 et récidive cet exploit en 1954-1955. En remportant cette édition, Willem II et son entraîneur entrent dans l'histoire puisque la saison 54-55 est la première de l'histoire du football professionnel hollandais. Pour fêter cet authentique exploit, la ville de Tilburg, où évolue Willem II, organise une grande cérémonie à la mairie durant laquelle Fadrhonc fait preuve de sa légendaire modestie en déclarant : "Donnez d'abord la parole aux garçons Monsieur le Maire, ils ont travaillé plus dur pour cela".


Le bâtisseur des Pays-Bas 74


Après son départ de Willem II en 1956, Fadrhonc va quelque peu bourlinguer à travers le pays. Il entraîne d'abord le SC Enschede, ancêtre du FC Twente puis s'en va du côté de Go Ahead, club situé à Deventer, au nord des Pays-Bas. Son passage là-bas coïncidera avec l'âge d'or du club qu'il fera passer de la D2 à la Coupe Intertoto. A son aise à Deventer, il ne quitte son club qu'en 1970, soit huit ans après son arrivée, pour se rendre au chevet d'une équipe des Pays-Bas bien mal en point. Echouant à se qualifier pour la moindre compétition majeure depuis la Coupe du Monde 1938, la sélection hollandaise donne l'image d'une équipe talentueuse mais rongée par les caprices de ses stars, Johan Cruyff en tête. Pourtant, grâce à sa simplicité et sa proximité avec ses joueurs, Fadrhonc va réussir à créer une véritable équipe en étant adoubé par Cruyff himself. En 1998, le légendaire meneur de jeu déclarait ainsi que "Fadrhonc avait créé une ambiance vraiment agréable" grâce à laquelle "tout le monde aimait jouer en équipe nationale". Ce soutien de la star des Oranje permettra d'ailleurs probablement à l'ancien coach de Willem II de sauver sa tête après l'échec des Pays-Bas en qualifications de l'Euro 1972, le seul accroc de Fadrhonc la tête de la sélection. Apprécié de ses joueurs, ce-dernier va réussir à rebondir et va petit à petit transformer la sélection batave en une véritable machine à gagner. Obtenant la quintessence du noyau dur de la sélection formée par les joueurs de l'Ajax (Cruyff, Neeskens, Rep) et du Feyenoord Rotterdam (Van Hanegem, Israël, Jansen), il met en place une équipe résolument offensive emmenée par le trio Cruyff, Neeskens, Rensenbrink. Lorsque Rinus Michels arrive à trois mois de la Coupe du Monde, il n'a plus qu'à capitaliser le bon travail effectué par Fadrhonc depuis quatre ans, chose qu'il fera à merveille. Quant à l'ex-sélectionneur devenu simple adjoint, son éviction apparaît cruelle au vu de son bilan à la tête des Oranje : 20 matchs, 14 victoires, 3 nuls, 3 défaites.


Le père du football total ?


Au final, peut-on réellement dire que Fantisek Fadrhonc est le "véritable père du football total" comme l'avance Thijs Kemmeren ? Oui et non. Si par "football total", on entend uniquement la façon dont évoluaient les Pays-Bas en 1974, on pourrait être d'accord avec Kemmeren. En effet, en arrivant seulement trois mois avant la compétition, Michels n'a pu transformer en profondeur une équipe qu'avait entièrement bâti Fadrhonc, qui plus est avec celui-ci toujours dans le staff en tant qu'adjoint. Dans cette équipe des Pays-Bas 1974, Michels est celui qui a apporté la cerise sur le gâteau préparé par Fadrhonc. En revanche, on ne peut pas occulter que le noyau dur de la sélection batave était issu de l'Ajax Amsterdam, Ajax où avait sévi Rinus Michels. L'influence de ce dernier sur l'évolution du style de jeu des joueurs hollandais dans les années 70 est donc incontestable. En réalité, il serait injuste de mettre en lumière uniquement Michels ou uniquement Fadrhonc car c'est bien le travail conjoint de ces deux hommes qui a conduit les Pays-Bas jusqu'à la finale de la Coupe du Monde 1974. Complémentaires aussi bien sur le plan footballistique qu'humain, ils semblent former un tandem indissociable pendant ce mondial allemand, un peu à l'image du duo Brian Clough-Peter Taylor du côté de Nottingham Forest. Néanmoins, il est incontestable que la part de Fadrhonc dans le parcours et le jeu déployé par les Pays-Bas en 1974 n'est pas assez mise en avant. La postérité, cet homme discret et dévoué ne la connaît qu'à travers un tournoi de jeunes qui porte son nom et qui est organisé chaque année par la fédération hollandaise. Mais Fadrhonc s'en serait-il soucié ? C'est peu probable. Pour cet homme passionné par le développement des jeunes joueurs, la reconnaissance unanime des nombreux joueurs qu'il avait lancé dans le grand bain valait probablement tous les hommages du monde.


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