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Angleterre - Italie 1934 : la bataille de Highbury

Fraîchement couronnée championne du monde chez elle en 1934 dans des conditions plus que suspectes mais surtout en l’absence des nations britanniques, l’Italie, pour être pleinement reconnue, se doit d’aller défier l’Angleterre sur ses terres, ce qu’elle n’a encore jamais fait. Ce sera chose faite le 14 novembre 1934 à Londres, lors de ce qui passera à la postérité comme étant "La bataille de Highbury."





Pères du football contre champions du monde


Un déplacement Outre-Manche est toujours un événement pour une sélection nationale ; encore plus lorsqu’il s’agit de la toute récente championne du monde. Evénement surtout pour l'équipe visiteuse car, dans les années 30, les Britanniques dédaignent leurs homologues et ne s'en cachent pas. George Male (joueur puis coach à Arsenal) se rappelle d’une conversation avec un officiel de la FA, concernant la décision de l’Angleterre de ne pas participer à la première Coupe du Monde de 1930 :


- On n'apprendra rien en jouant contre des espingouins et des ritals.

- Mais nous avons pourtant beaucoup à apprendre en jouant contre les Sud-Américains.

- Mieux vaut ne pas jouer contre des noirs, tu sortirais de ce bourbier en mangeant des bananes avec une blennorragie.


En dehors du racisme et de la xénophobie, le Ministère des affaires étrangères craint que ces matchs soient utilisés à des fins politiques. Mais ne pas affronter le tout récent champion du monde dans un match où perdre serait interdit, serait néanmoins impensable pour des raisons de prestige. Suite logique du match amical de l’année précédente à Rome (1-1), la rencontre sera organisée à Londres dans l’antre d’Arsenal, Highbury. Fidèle à son habitude, la presse locale exige pas moins de 10 buts pour les Three Lions. Si plus de 60 000 spectateurs garnissent les tribunes du stade, touts ne sont pas acquis aux Anglais. Une bonne partie de la communauté italienne de Londres est présente. Ted Drake se souviendra toujours : « C’est comme s’ls venaient d’une autre planète, ils étaient très bien habillés, typiquement latins. C’était de très beaux jeunes hommes. Alors que nous les Anglais, nous avions des dents cassées, et des oreilles en chou-fleur. On n'allait pas gagner un concours de beauté. » Pour la première fois une sélection anglaise aligne sept joueurs d’un même club (Arsenal). En face, on retrouve neuf champions du monde dans la formation du sélectionneur Vittorio Pozzo. Ceux-ci ont reçu juste avant le coup d’envoi un télégramme de Mussolini : « Pour que votre pays gagne ! ». Ils n’ont pas le droit de perdre et ils le savent.


Monti piteux !


Le coup d'envoi donné, la rencontre démarre tambour battant. Sur sa première incursion, Ted Drake est bousculé dans la surface adverse et l’arbitre suédois Otto Olsson désigne le point de penalty. Eric Brooke s’élance, cadre, mais la balle est repoussée par Giampiero Combi, le portier champion du monde de la Juventus. Sur l’engagement qui suit, Ted Drake, certainement vexé d’avoir été taclé illicitement dès l’entame, bouscule sévèrement Luis Monti, juste retour des choses pour le « le défenseur le plus brutal et méchant que le football mondial ait connu » qui sort d'une Coupe du monde où il a sévèrement blessé trois espagnols. L’Argentin naturalisé s’écroule, le genou disloqué. Il essaie quand même de rester sur le terrain, mais ne comprenant pas la gravité de la blessure de leur coéquipier, les autres Italiens gardent le même système tactique dont Monti est pourtant un élément capital. Disposée dans le révolutionnaire système tactique en WM (trois défenseurs, deux demis défensifs, deux inters offensifs, trois attaquants), l’équipe anglaise se régale de cet avantage numérique déguisé et en profite pour marquer trois fois en dix minutes : par Brooke dès la 3e minute de la tête, puis Brooke encore à la 10e sur coup franc, et Drake ensuite deux minutes plus tard. On n’est pas encore au quart d’heure de jeu et le match semble plié ! Monti, dégoûté et souffrant, finit par constater qu’il fait plus de mal que de bien à rester sur la pelouse et laisse ses partenaires à dix et avec trois buts de retard.


Quand Meazza fait trembler Highbury


Vexés, les Italiens vivent très mal la situation. Pour eux, c’est intolérable de se retrouver en infériorité numérique et aussi lourdement menés. C’est injuste également de ne pas pouvoir disputer à la régulière ce titre officieux de meilleure sélection du moment, alors que Mussolini avait promis aux joueurs en cas de succès de leur offrir une Alfa Roméo pour chacun, ainsi qu’une belle somme d’argent. Monti sorti, l’équipe se déchaîne et multiplie les agressions. C’est d’abord le capitaine anglais Eddie Hapgood qui en fait les frais : le nez cassé dans un choc, il est évacué un quart d’heure pour bricoler quelques soins avant qu’il ne revienne sur la pelouse. Puis c’est Ray Bowden qui est blessé au genou lors d’un contact avec un joueur adverse, avant que Jack Border se fasse écraser la main. Les deux buteurs prennent cher évidemment : Eric Brooke a le bras fracturé dès la fin de la première période et Ted Drake, celui-là même qui est à l’origine de la sortie prématurée de Luis Monti, rentre au vestiaire les deux yeux au beurre noir et la lèvre fendue. Heureusement, les Italiens se calment quelque peu en seconde période et se souviennent qu’ils sont d’abord là pour jouer au foot. Et quand ils le veulent, ils le font bien : à 10 contre 11, mais face à une équipe anglaise physiquement touchée par les attaques de la première période, les Transalpins marquent deux buts en quatre minutes par Giuseppe Meazza. L’Intériste est en feu et il faut toute la vigilance de Frank Moss, le gardien anglais, pour préserver le maigre avantage (3-2) et permettre à l’Angleterre de se considérer comme la meilleure nation de football en ayant dominé les champions du monde.


World champions ? Really ?


Comme on pouvait s’y attendre, malgré la victoire étriquée, la presse anglaise ne se sent plus. Les titres dithyrambiques se multiplient : le très sérieux Guardian affirme « Voilà la preuve irréfutable que l’Italie n’est championne du monde que de nom. », tandis que le Times ajoute « Est-ce qu’ils peuvent continuer de se dire champion du monde après cette défaite ? » Côté italien bien sûr, la défaite est amère. On conteste le résultat de ce match disputé dans la pluie et le brouillard, avec bien trop de tensions et un premier quart d’heure bien trop fou pour en accepter l’issue. À leur retour au pays, ils sont d’ailleurs accueillis comme des héros et sont surnommés les « Lions ». Mais des lions, ça ne roule pas en Alfa Romeo...


Frédérik Légat

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