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Le football à travers les siècles : 1934, la Coupe du Monde de la honte. (22/X)

Dernière mise à jour : 10 févr. 2022

En 1934, la seconde Coupe du Monde de l'histoire est émaillée de scandales d'arbitrages visant à avantager le pays hôte : l'Italie fasciste de Benito Mussolini.


La sélection italienne en 1934

Les temps changent


Ah, qu’il est déjà loin le temps des pionniers, l’époque où le football n’était qu’un sport marginal, pratiqué par quelques mordus, au travers d’un champ ou d’un pré aménagés pour l’occasion. En 1934, le ballon rond est devenu le sport le plus populaire au monde : de Paris à Rio, il enchante les foules, parfois jusqu’à l’excès. Générant des recettes de plus en plus importantes, le football s’est professionnalisé et a attiré l’attention d’entreprises désireuses d’utiliser sa popularité afin d’accroître leur rayonnement. Ainsi, en Italie, Fiat a mis la main sur la Juventus Turin tandis qu’en France, Peugeot est à l’origine de la création du FC Sochaux. A l’image des Jeux Olympiques, la Coupe du Monde de football revêt désormais un enjeu politique incontestable. Organisé en Uruguay en 1930, le premier Mondial de l’histoire a été l’occasion pour le pays hôte (et vainqueur du tournoi!) de se faire un nom à l’international. Quatre ans plus tard, c’est l’Italie de Mussolini qui s’apprête à accueillir les nations du monde entier. Pour le Duce, ce tournoi est l’occasion idéale de se livrer à une véritable démonstration de force.


L’Italie à l’heure de la Coupe du Monde

Pour l’organisation de la première Coupe du Monde de l’histoire sur le sol européen, l’Italie toute entière s’est mise à l’heure du football : la Poste édite des timbres « Coupe du Monde », la régie du tabac produit des « cigarettes Coupe du Monde », la presse généraliste italienne accorde sa Une au football pour la première fois de son histoire et l’E.I.A.R., la radio italienne, s’est arrangée pour que les matchs puissent être radiodiffusés dans tous les pays participants. Il faut dire que la compétition qui s’annonce revêt une importance primordiale pour le régime fasciste de Mussolini. Au plus bas après la Première Guerre Mondiale, le pays s’est progressivement relevé et la Coupe du Monde est l’occasion parfaite pour démontrer au monde sa nouvelle puissance. Pour cela, le gouvernement italien a vu les choses en grand avec l’édification du monumental Stade Mussolini à Turin et la modernisation des non moins monumentaux San Siro de Milan et Stadio Partenopeo de Naples. Si l’organisation est majoritairement louée par les journalistes du monde entier, celle-ci a un coup et pour l’amortir, une seule solution : la Squadra Azzura se doit d’aller le plus loin possible dans la compétition.


Voir les 1/2 ou mourir


Dans ce contexte financier et politique particulièrement complexe, les joueurs italiens sont sous pression. En clair, pour que la compétition soit un succès, il est indispensable que l’équipe atteigne au moins les 1/2 finales. Toutefois, le régime fasciste de Mussolini ne va pas laisser le simple « hasard sportif » décider de l’avenir économique de son pays. Après une entrée en lice bien négociée face aux Américains (victoire 7-1), les hommes du sélectionneur Vittorio Pozzo se retrouvent opposés à l’Espagne en 1/4 de finale. Cette fois, la rencontre est on ne peut plus équilibrée sur le plan sportif. Si l’Italie possède avec Guiseppe Meazza l’un des plus grands joueurs de l’époque, l’Espagne, avec sa défense de fer composée de la charnière Quincoces-Ciriaco et du meilleur gardien du monde de l’époque, Ricardo Zamora, est un adversaire de valeur.


Luis Monti le destructeur



Luis Monti, seul joueur de l'histoire à avoir disputé deux finales de Coupe du Monde sous deux maillots différents (Argentine 1930 et Italie 1934)

Le 1/4 de finale entre les deux nations a lieu le 31 mai 1934. Dans un Stade Giovanni Berta de Florence exalté par son envie de voir triompher la Squadra, le combat est âpre. Les deux équipes se rendent – littéralement – coups pour coups mais, à ce jeu-là, l’Italie possède dans ses rangs un maître en la matière : Luis Monti. Pièce maîtresse de l’équipe de Vittorio Pozzo, le demi-centre de la Juve est souvent considéré comme l’un des joueurs les plus brutaux n'ayant jamais foulé un terrain de football. Qualifié de « terroriste » et « d’homme le plus effrayant parmi tous les footballeurs ayant participé à la Coupe du Monde 1934 » par l’ancien international français Gabriel Hanot, Monti est un véritable destructeur. Face à l’Espagne, il multiplie les fautes et blesse gravement le jeune attaquant de Bilbao José Iraragorri. Bien aidé par un arbitrage qui ferme opportunément les yeux devant ses exactions, Monti va poursuivre son entreprise de destruction tout au long de la rencontre. Dans ces conditions, le match nul (1-1) obtenu par les espagnols tient du miracle. Les pénaltys n’existant pas à l’époque, le match doit être rejoué dès le lendemain. Avec sept joueurs indisponibles (contre 4 côté italien), la Roja ne peut pas lutter, d’autant plus que Monti se charge de blesser Eduardo Chacho dès le quart d’heure de jeu. A l’issue de ce simulacre de football orchestré un arbitre suisse pas vraiment fidèle à la neutralité légendaire de son pays, l’Italie l’emporte 1-0 face à des espagnols pouvant à peine tenir encore debout. Pour Mussolini, l’essentiel est assuré, la Squadra est en demi-finale.


Le dernier tour de piste du Wunderteam


Italie – Autriche. L’affiche de la première demi-finale du Mondial italien est la confrontation que la planète football toute entière attendait en cet été 1934. Elle met aux prises deux pays voisins habitués à se rencontrer : l'Italie, le pays hôte, soutenu par tout un peuple, et le Wunderteam autrichien, que certains considèrent alors comme la plus belle équipe de football de l’histoire. Toutefois, en 1934, la sélection d’Hugo Meisl n’est plus exactement celle qu’elle a été. Si le talent d’un Sindelar est intact et que l’avènement de Josef Bican approche, le Wunderteam est vieillissant et ne dispose plus tout à fait de la fluidité de jeu qui fut la sienne auparavant, en atteste ses victoires étriquées contre la France en 1/8ème de finale (3-2 après prolongations) et la Hongrie en 1/4 (2-1). Néanmoins, elle reste techniquement un cran au-dessus d’une Squadra Azzura qu’elle a d’ailleurs battu chez elle quatre mois avant cette Coupe du Monde (2-4).

Malheureusement, toute la technique du monde ne peut rien faire contre la corruption. Si la Fédération Italienne a échoué à imposer son ami M. Mercet, arbitre du 1/4 contre l’Espagne et qui officie traditionnellement pour les rencontres amicales de la Squadra, elle ne met que peu de temps à se mettre dans sa poche son successeur au sifflet, le suédois Ivan Eklind. Héritant visiblement de l’aveuglement opportuniste de son prédécesseur, M. Eklind ne bronche pas plus que ce dernier devant les attentats à répétitions de Monti et ses coéquipiers. Contraints de lâcher le ballon dès sa réception pour éviter d’être découpés, Sindelar et les siens bafouent leur football et s’inclinent 1-0 sur un but de Guaita, entaché d’une grossière faute de Meazza sur le gardien autrichien…


La fin du rêve des pionniers


Avec la Squadra en finale de la Coupe du Monde, Mussolini a réussi son pari. Pour la presse italienne, la sélection de Pozzo est le symbole d’une nation revigorée, lancée à pleine vitesse sur l’autoroute de la grandeur grâce au régime fasciste du Duce. Pour ce qui est de l’équité sportive, on repassera.. Pour remporter un titre qui ne semble pouvoir leur échapper, les Italiens doivent maintenant écarter la Tchécoslovaquie en finale. Moins techniques mais transcendés par une foule en délire, les Italiens repoussent leurs limites… et dépassent celles du jeu. Vous connaissez désormais la chanson, Monti enchaîne à nouveau les agressions avec la complicité de M. Eklind, le nouvel ami des Italiens qui a obtenu le droit d’arbitrer la finale grâce à sa prestation jugée convaincante en demi-finale… Pourtant, malgré un arbitrage partial, c’est bien la Tchécoslovaquie qui ouvre le score à un quart d’heure du terme. Acculés, les Italiens vont faire preuve d’une force de caractère qu’on ne peut leur nier pour revenir dans la partie et l’emporter en prolongations. Dans le Stade National de Rome, la scène est parfaite pour le régime du Duce : Mussolini descend des tribunes pour remettre la Coupe au capitaine italien Giampiero Combi sous les hourras de la foule. Nous sommes en 1934 et la deuxième Coupe du Monde s’achève dans la célébration d’un régime fasciste, après deux semaines d’une compétition marquée par les scandales d’arbitrage. Nous sommes en 1934 et le rêve des pionniers des années 1850, celui d’un sport désintéressé pratiqué dans le fair-play, est déjà mort et enterré.



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